Ezéchiel et le Corona virus

 

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Toutefois, je cogite encore sur l’apparition du Prophète Ezéchiel dans mon champ de réflexion et j’essaye de la rattacher à ce qui a bien pu la motiver.
C’est vrai qu’ils nous bassinent avec leur épidémie et le fait que ce virus leur soit inconnu les inquiètent drôlement. Pourtant, on le répète, les virus mutent, mutent tout le temps. On oppose un vaccin aux plus virulents, quant aux autres, les saisonniers ou les allergiques, l’habitude les a banalisés. Toutefois, certains se révèlent tout de suite meurtriers et leur mode de contagion est vivement combattue  en attendant de trouver le remède, ce qui demande toujours pas mal de temps. Pour celui-là, le Corona virus, noté, répertorié, numéroté, on a pris de grands moyens en isolant des millions de personnes dans la ville où trois ou quatre cents en sont décédées en peu de temps et en étendant la quarantaine à des régions entières, voire à tout le pays. Après, il s’agît de cas isolé par-ci, par-là, et on guette l’apparition de symptômes sur les nouveaux patients: on dirait qu’on veut tuer une mouche avec un marteau, un marteau pilon.
Ezéchiel et sa roue céleste, la mort du patient repéré au Portugal, les clefs qui n’ouvrent plus, m’amenent à penser à Albert Camus, le théoricien de l’absurde, dont on fête les soixante ans de sa disparition. En y regardant de plus près, je trouve qu’il a  écrit La Peste, dont l’action se déroule en 1937, date de ma naissance, et à Oran la ville où je suis né, comme s’il avait prévu cette synchronicité à mon égard, juste pour m’embarrasser un peu plus.
Je reviens donc à Ezéchiel et remarque que le corona virus a une drôle de gueule: on dirait vraiment ce qu’il vit dans le ciel, en beaucoup plus petit.
Il est vrai que nous étions beaucoup moins nombreux à l’époque, alors, pour être sûr que le message nous toucherait tous, il a été envoyé sous cette forme qu’on appelle virale dans notre monde de l’information. Sinon, on n’y aurait pas peut-être pas cru.
Ce n’est pas tellement la virulence du virus qui est en cause, mais sa contagion dans le milieu où il se propage, avec des densités de population jusqu’alors inconnues et leur mobilité généralisée.
En tous cas, Ezéchiel est bien sympa de nous prévenir.
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Ezéchiel…

 Comme toute mon éducation a été franchement laïque, jusqu’à m’éloigner définitivement de toute religiosité, je ne vois pas pourquoi Ezéchiel est revenu évoquer des Temps largement dépassés, où sa vision d’un OVNI bien avant avant l’heure de leur célébrité avait fait une grande impression. Il avait vu un engin, une grande roue enluminée mue par un engrenage intérieur activé par quatre personnages haut en couleur eux-mêmes, des têtes de Chérubins constellant ça et là l’apparition fantastique.

Ca a été une des dernières manifestations divines, après, devant leur prolifération, elles ont été interdites et je m’interroge sur cette réminiscence: qu’a-t-elle à voir avec mon actualité. J’en connais le negro spiritual, Ezechiel saw the wheel in the sky, chanté avec ferveur et dont le rappel m’anime, me soulève, mais, à part ça, j’vois pas…

Alors je range cette lubie avec les autres, dans le tiroir des sornettes.

Tenez, pas plus tard qu’avant-hier, je monte les deux étages de l’escalier menant à l’appartement et, arrivé devant ma porte, entre la clef dans la serrure du verrou et constate qu’elle ne pivote pas, elle est carrément bloquée. Seul sur le palier, J’envisage l’intervention d’un serrurier et, pour mieux y réfléchir, je redescends lentement les marches jusqu’au rez de chaussée ou je tente d’ouvrir ma boîte aux lettres qui elle aussi me refuse  son ouverture. Décidément, me dis-je, c’est la journée. Tant pis, je remonte dare-dare et réessaye en vain: mes serrures ne veulent pas fonctionner. Je redescends avec l’intention d’attendre dans l’allée, à l’air libre, en m’éloignant de cet enfermement extérieur. Je remarque tout de suite que le portail qui ferme l’entrée de l’immeuble n’est plus à sa place, il est bien trop loin, là-bas, au fond de l’allée…

Eh! oui… Suis-je bête: des travaux de réfection des escaliers menant au garage en sous-sol nous ont amené à passer par en-bas et j’en suis remonté par la première entrée.

Les entrées, les rez-de-chaussée et les escaliers étant similaires, je les ai confondues.

Ce qui m’a trompé, ce sont ces clefs qui entraient parfaitement dans leur chas.

La suite Ezéchiel 2 très bientôt

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L’étang… 2

 

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L’étang.
II est là, bordant ses rivages dans les moindres recoins et étendant jusqu’à perte de vue son brillant acier, exposant sa nudité plate, à peine troublée quelquefois par la Tramontane, et encore, quand elle souffle.
L’étant, c’est comme ça que Monsieur Heidegger a qualifié l’être, le prenant plutôt par son côté ontologique, je veux dire ce qui le désigne le mieux: être en même temps là, en chair et en os, et le vivant en  » pleine conscience  », comme on dit maintenant.
Sartre, lui, a préféré opposer l’être au néant. Comme il y est allé!… pas de main morte! Il y a ce qui est, l’être, et ce qui n’est pas, loin de là, le néant. Bon, à l’époque, il y avait une concurrence sévère entre des pays aussi cultivés que l’Allemagne et la France, mais quand même, heureusement qu’ils ont largement développé leur thème, un peu longuement il faut le dire, des centaines de pages noircies jusqu’à ce qu’ils se taisent, c’est dire
N’empêche, une fois qu’on a dit ça, on n’est pas plus avancé. Parce que l’être, c’est toi, c’est moi, c’est nous, pas du tout  »on » comme on pourrait le croire, c’est chacun de nous, individuellement, particulièrement, et surtout agissant dans la clandestinité
Notre être a la particularité d’assurer constamment et à notre insu ce que Monsieur Bachelard appelait notre durée, une certaine permanence, et toutes sortes de fonctions sont à l’oeuvre pour ce faire. Cet être dort, rêve la nuit, s’active dans la journée, et nous nous retrouvons bien souvent en pilotage automatique, lui livrant les commandes, même pour écrire ou conduire.
Vous allez me dire: qu’est-ce que ça à voir? Or, il y avait à Oran une très belle promenade qui s’appelait la Promenade De Létang, dominant le Port et   on y accédait par la Rampe Valès, dénommée ainsi en raison de sa pente hélicoïdale. Oui, j’y viens, un peu de patience. C’est le Général De Létang qui inaugura l’élection annuelle d’une Rosière à Meulan pour honorer la probité d’une jeune fille pauvre en la dotant perpétuellement de cinq cent francs, la félicitant ainsi pour sa vertu, l’être, dans ces contrées, restant très autonome. Pour preuve, aujourd’hui, il n’y a plus de Rosière. Autre temps, autres moeurs.
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La Retraite 4 (Epilogue?)

 

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Avec Mémoires d’outre tombe, écrit durant trente ans, Chateau-Briant -1768-1848 – ce grand écrivain,  m’a précédé dans l’exploit de ne publier son ouvrage qu’après sa mort, avec la seule possibilité d’en prendre connaissance: à titre posthume. Il devait bien connaître le sort qu’avaient déjà eu beaucoup de génies ignorés de leur vivant et en avait ainsi conjuré la calamité.
Moi, je suis  mort depuis trois ans et demi maintenant, du moins statistiquement, mais je publie sporadiquement des petits articles qui me tiennent en vie grâce à la lecture qu’en font mes amis lecteurs. D’ailleurs, j’en profite largement car moi aussi durant leur ponte laborieuse, je les lis et les relis, jusqu’à ce qu’ils veuillent bien dire ce qu’ils ont à dire, exclusivement ce qu’ils ont à dire.
Quel rapport ces digressions peuvent-elles bien avoir avec la Retraite et sa réforme? Et pourquoi la seule prévision d’une taxe carbonifère, somme toute une petite écorchure, a généré tout ce tintouin hebdomadaire et étendu ensuite ce mécontentement, l’a généralisé?
René et moi, j’appelle ainsi Chateau-Brillant  parce qu’on fait tous les deux dans ce truc, la Littérature, seulement on est pas du même siècle, sinon on aurait sympathisé, c’est sûr. Et lui, comme moi d’ailleurs, on se prolonge grâce à ces subterfuges: René en ne publiant son ouvrage biographique que sept ans après sa mort et sous ce titre explicite, moi en continuant d’écrire mes chroniques, sans tenir compte des statistiques officielles.
A cette époque, il n’y avait pas de retraite: on mourait sur l’établi, derrière sa charrue, sur scène ou dans son lit. On passait de vie à trépas. Aujourd’hui, on fait des manières, on s’acharne à faire durer le plaisir – ou le calvaire, d’ailleurs – et, pour ce faire, il faut bien donner du temps au temps, alors on ouvre le ban le plus tôt possible, parce que sa fermeture est inopinée et se passe elle-aussi d’un moment à l’autre, et durant ce temps de la retraite. Alors, on comprend pourquoi faut pas charrier avec ce  » pivot  » , ce  »point  » ou son financement.
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La retraite (3)

Pour mieux comprendre de quoi demain sera fait, ne pas tomber des nues, il faut toujours se rappeler ce qui s’est passé hier.

Comme faut pas prendre les gens que pour des cons (Coluche), un beau samedi dans l’hexagone et avec un bel ensemble, la majorité des ronds-points furent occupés par une gent pacifique, tous affublés de leurs gilets jaunes. C’était tellement surprenant qu’on en parlait comme d’un phénomène, de la grippe ou du cancer, on disait les gilets jaunes. Après, on s’est souvenu d’une période similaire, il y a  deux cent trente ans, et on a utilisé  les mêmes termes qu’on croyait révolus, révolus depuis la Révolution:   » Le Peuple est en colère… ».

Pourtant, jusque-là, les humbles, ils la fermaient. Mais, ce n’est pas parce qu’on n’a rien à dire qu’il faut fermer sa gueule (M.Audiard) et quand on les a prévenus d’une nouvelle taxe pour endiguer la frénésie générale, cette bougeotte carbonifère, un geste quoi, même minime, ça a foutu le feu. Et ça a failli faire long feu, rengaine, ces pauvres  hebdomadaires en jaune pendant un an, c’est pas rien, même soutenus moralement. Et quand on ne veut pas s’organiser et rester un mouvement, une protestation pure, c’est encore plus coton.

Toutefois, après qu’on ait tenté de satisfaire financièrement ce qu’ils revendiquaient – le retrait du projet de la taxe carbone – en mettant sur la table dix milliards d’Euros, ces salariés sous-payés, ces prolétaires, ont exprimé un souhait autrement politique: leur droit d’en appeler au référendum et le pouvoir de révoquer des élus, fussent-ils le Premier Ministre, voire le Président de la République. Et quoi encore?

On a vite appelé les Maires à la rescousse pour organiser durant un mois des délibérations populaires qu’on trierait après.  Tout le monde pourrait alors y exprimer ses doléances.

Las! Cela n’a fait que monter la sauce et quand, maladroitement, on a proposé une réforme du système des Retraites, on a enfanté une révolte généralisée.

On a alors exhumé les Syndicats pour encadrer les manifestations et discuter du bien fondé de cette réforme et des grèves qu’elle avait engendrées.

Et les carrefours giratoires se sont vidés progressivement car les cortèges c’est plutôt droit et tous les mécontentements, ceux-là venant de chaque corporation, purent alors s’exprimer. Et c’est là qu’on s’aperçut que non content de vouloir nous sucrer une partie de notre Retraite le moment venu, on nous exploitait aujourd’hui-même, en réduisant le personnel et l’accès aux soins, en fermant des réseaux  non rentables, des écoles, des maternités, etc… etc…et toutes sortes de misères mises au jour formèrent une clameur venant grossir celle de tous ces gens battant le pavé et leurs tambours en hurlant leurs slogans.

Toutefois, un train sur trois, toutes ces lignes de bus et de métro arrêtées, c’est pas le covoiturage et Blablabus, les vélos-tanks ni le pédibus-gambus qui vont les remplacer.

Et c’est la Trottinette, cette nouvelle petite princesse de la rue, de l’avenue et du boulevard, qui va s’en charger, rendant à tout un chacun sa mobilité individuelle et portative.

 

 

 

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Gruissan… ou la fin des haricots

 

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C’est là où nous avons fini l’Année et commencé l’autre.
Nous étions sur une presqu’île, paraît-il,- ça rime – entourée d’étangs d’une eau peu profonde et délimités par cette végétation lacustre et littorale, rare et courte, de petits coussins de lavande, cinéraire et autres oyats, toutes plantes que l’eau salée concède à sa proximité, où il ne manque que les chevaux blancs et les taureaux noirs, l’occupation des sols en ayant décidé autrement.
Bien qu’on ne s’en aperçoive pas trop, nous sommes presque sur une île, c’est à dire que l’eau des étangs éloigne les lieux, les lieux-dits et les dissémine rendant le paysage impossible à constituer et même à reconstituer. Quand vous êtes ici, vous êtes ailleurs. L’anachronisme bat son plein et, autant le vieux village réunit ses maisons autour d’un promontoire avec sa vieille ruine, qu’il faut un bout de temps sur cette plage immense et plate pour atteindre ces mille trois cent soixante chalets sur pilotis, juchés et perpendiculaires, partageant leur similitude, quelques détails par-ci par-là les diversifiant seulement. Alleluïa! le film tiré du roman de Philippe Djian leur a redonné une certaine chaleur, fixe mais humaine. 37°2, ça vous rappelle rien?
Après, au loin, des monticules de sel blanc s’adossent au paysage des Corbières, pinèdes, maquis, caillasses et rochers, avant qu’on sache que le grand comédien comique Pierre Richard a créé de toute pièce un cru (j’aurais pu dire a cru créer un cru, car la vigne, les Romains la connaissaient déjà, mais ça faisait  » chaussettes de l’Archiduchesse  ») dont il dédicace les bouteilles à certains moments de l’année répertoriés sur Internet. Toujours est-il qu’en attendant que ma femme et mes amis ramassent du bois mort, assis dans la bagnole devant l’entrée du Domaine Pierre Richard, j’appuie sur le bouton de la radio et je tombe sur un débat, oenologues compris, de terre en vigne, la voilà la jolie vigne, dont le vin était l’objet, un sujet inépuisable. Heureusement que j’étais là pour observer la synchronicité, sinon  elle se serait accomplie pour rien…quel dommage!
Nous arrêtant au Restaurant Célèbre qui ne rouvrira que le 14 Février, nous vaquons autour des écaillers qui jouxtent et devant un gros tas de coquilles d’huîtres recouvert d’un filet à grosses mailles, tu vois, dis-je à mon ami en lui en tendant une: c’est la naissance de la Démocratie. Ah! me dit-il… Et pourquoi ça? Parce que les Grecs votaient avec. Ostracisme, ostréiculteur. Oui, oui, ah! Là! Dis donc…

Demain…

 

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Pour mieux comprendre ce qui, de toute façon adviendra, je me suis souvenu d’une petite vidéo enregistrée par feu Philippe Noiret et, comme toujours amoureux de la lettre et de l’humour, j’ai bien voulu que vous terminiez l’année avec ce petit texte. C’est vrai, si on ne sait pas ce que sera demain, on peut savoir ce qu’a été l’année qui se termine et souhaiter qu’elle soit meilleure encore

LA VIEILLESSE VUE PAR PHILIPPE NOIRET
ll me semble qu’ils fabriquent des escaliers plus durs qu’autrefois. Les marches sont plus hautes, il y en a davantage. En tout cas, il est plus difficile de monter deux marches à la fois. Aujourd’hui, je ne peux en prendre qu’une seule. A noter aussi les petits caractères d’imprimerie qu’ils utilisent maintenant. Les journaux s’éloignent de plus en plus de moi quand je les lis : je dois loucher pour y parvenir. L’autre jour, il m’a presque fallu sortir de la cabine téléphonique pour lire les chiffres inscrits sur les fentes à sous.Il est ridicule de suggérer qu’une personne de mon âge ait besoin de lunettes, mais la seule autre façon pour moi de savoir les nouvelles est de me les faire lire à haute voix –ce qui neme satisfait guère, car de nos jours les gens parlent si bas que je ne les entends pas très bien. Tout est plus éloigné. La distance de ma maison à la gare a doublé, et ils ont ajouté une colline que je n’avais jamais remarquée avant.En outre, les trains partent plus tôt. J’ai perdu l’habitude de courir pour les attraper, étant donné qu’ils démarrent un peu plus tôt quand j’arrive. Ils ne prennent pas non plus la même étoffe pour les costumes. Tous mes costumes ont tendance à rétrécir, surtout à la taille. Leurs lacets de chaussures aussi sont plus difficiles à atteindre. Le temps même change. Il fait froid l’hiver, les étés sont plus chauds. Je voyagerais, si cela n’était pas aussi loin. La neige est plus lourde quand j’essaie de la déblayer. Lescourants d’air sont plus forts. Cela doit venir de la façon dont ils fabriquent les fenêtres aujourd’hui. Les gens sont plus jeunes qu’ils n’étaient quand j’avais leur âge. Je suis allé récemment à une réunion d’anciens de mon université, et j’ai été choqué de voir quels bébés ils admettent comme étudiants. Il faut reconnaître qu’ils ont l’air plus poli que nous ne l’étions ; plusieurs d’entre eux m’ont appelé « monsieur » ; il y en a un qui s’est offert à m’aider pour traverser la rue.Phénomène parallèle : les gens de mon âge sont plus vieux que moi. Je me rends bien compte que ma génération approche de ce que l’on est convenu d’appeler un certain âge, mais est-ce une raison pour que mes camarades de classe avancent en trébuchant dans un état de sénilité avancée ? Au bar de l’université, ce soir-là, j’ai rencontré un camarade. Il avait tellement changé qu’il ne m’a pas reconnu
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La retraite (2)

 

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Si j’ai bien tout compris dans ce brouhaha et ces gorges chaudes qu’a généré ce débat sur la réforme de la retraite, ce qui chagrine, c’est le point.
Pourtant, si je me souviens bien, c’était en 1942 (ça date pas d’hier), avant que les Américains ne débarquent, on m’avait scolarisé dans une Ecole Privée de confession juive, l’Ecole Publique française étant interdite aux Juifs sous le Régine de Vichy, même en Algérie , et… vous allez me dire: qu’est-ce que ça a à voir avec la Retraite à Point?… Eh, bien, justement, voyez comme les choses sont drôles, j’en ai déjà parlé tellement cela m’avait frappé à l’époque: la Maîtresse, une personne quasiment magique pour mes cinq ans, me remettait un bon point, mon premier bon point. L’éblouissement que me procura la petite image gonfla aussi mon coeur et je fus noyé de gratitude par cette récompense symbolique.
Je ne sais pas si vous vous en rappelez mais, après ces créations extraordinaires, le ciel, la terre, la mer et les étoiles, toute la nature avec ses animaux, le jour et la nuit, et tout, et tout, l’Eternel se reposa tout un jour, mais dès le huitième, il parfit son oeuvre en créant l’homme et le fit à son image, à son image Il le fit. Bref, pour ce faire, Il planta un jardin, à l’Est d’Eden, et l’y mit. Afin qu’il ne s’y ennuya point, et sous anesthésie générale, il tira de son corps une créature tout ce qu’il y a de bien, une femme, car il n’est pas bon que l’homme soit seul, une compagne, et il leur recommanda de garder le Jardin, d’en consommer tous les fruits, à l’exception de celui de l’Arbre de la Connaissance du Bien et du Mal qui était là, planté au beau milieu.
On ne peut pas dire, mais ça ressemble tout à fait aux conditions de la Retraite auxquelles tout le monde aspire à la fin de sa carrière, l’abondance, la gratuité et, surtout, le loisir.
Patatra!… Vous connaissez la suite, la séduisante créature  fut séduite elle-même, et lui, ce grand benêt, tomba dans le panneau et, résultat des courses, tu gagneras ton pain à la sueur de ton front, le travail est né, et depuis , à l’instar de l’Eternel, nous travaillons chaque jour ouvrable, nous reposant seulement le week-end (on est pas des boeufs) et en y pensant quand même un petit peu à cette retraite, c’est tellement loin …
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La retraite

Il se tenait assis devant moi et nous devisions justement de la retraite, du moins de son absence, car à la Mine qui l’employait – on y extrayait un calcaire à haute teneur en bitume, celui dont on fait l’asphalte – on n’en servait pas. Il y avait de hauts salaires qu’on avait tant qu’on était en vie, la silicose abrégeant son cours pour ces damnés de la terre, ces forçats du macadam. Certes, ils n’étaient obligés en aucune façon de s’assurer cette mort précoce, mais l’argent qu’ils retiraient tout de suite de leur calvaire le justifiait: en quelque sorte ils touchaient leur retraite en même temps que leur salaire. A cette époque, l’âge moyen qu’on pouvait atteindre était de soixante deux ans et demi et celui de la Retraite étant de soixante cinq ans, beaucoup n’en voyait pas la couleur. On avait bien  instauré la pension de réversion pour leurs veuves, mais ça ressemblait quand même à une mort à crédit, un genre de Faust à l’envers. Ce qui les différenciait, qui le signalait, c’était le bord de leurs paupières incrustées de poussière noire, ombre de la mort, qu’on voyait aussi chez les premiers acteurs de cinéma. A la mine, personne ne dépassait cinquante ans, alors on s’était mis sur la Roue de la Fortune

Aujourd’hui, comme on a déjà gagné vingt ans de vie – et ça continue : trois mois supplémentaires tous les ans – on crédite la Dette Publique des émoluments versés à tous ces vieillards qui y ont droit et on annule les taux d’Intérêt de leur financement.

A part ces cautères sur des jambes de bois, il y aurait des billets élastiques, des pièces qui rebondissent ou bien le retour de la monnaie de singe, celle qui paye en grimaces.

Toujours est-il que chaque Français doit, sans trop y penser, une somme astronomique et se trouve riche à millions… de dette.

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New mailCopyIl y a quelques lunes, je me trouvais là, en face d’un mineur, un mineur de la mine de bitume exploitée par ces anciens ouvriers agricoles reconvertis en damnés de la terre, attirés par les hauts salaires qu’elle servait. Il m’expliquait que chez eux il n’y avait pas de retraite car ils mourraient bien avant à cause de la silicose, entre quarante deux et  cinquante ans, maximum. Ils le savaient bien, mais ce n’étaient pas des travaux forcés et cette mort prématurée était consentie. On aurait pu dire qu’ils touchaient leurs retraites de leur vivant, c’est dire combien cette institution est fascinante. Et, après tout, à cette époque, beaucoup de personnes ne parvenaient pas à atteindre cet âge mythique où la vie était rémunérée sans contrepartie, gratuite en quelque sorte, et pour si peu de temps statistiquement qu’on se serait cru sur la Roue de la Fortune. A cette époque, la vieillesse était enviée, respectée, souhaitée. Aujourd’hui, on cache les vieux et on porte à bout de bras des exceptions qui ne quittent plus la scène ou les plateaux de télé Quand quelque célébrité atteint un âge canonique et qu’elle meurt, ça fait du ramdam. Tous les autres ne vieillissent plus. On se croirait au Musée Grévin.

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Ma parole…

Elle me l’avait bien dit : ‘’Après, vous ne pourrez pas produire de son ‘’. Déjà, et au bout de dix-sept ans de tergiversation, j’avais du apprendre à chuchoter – j’ignorais que je ne savais pas chuchoter – et après la voix superbe que m’avait rendu la radiothérapie, à cause de l’inflammation des tissus, et qui était retombée un peu plus tard, je descendais encore dans le registre de la parole. Ils m’avaient coupé le sifflet.

Quand on m’a proposé d’apprendre la voix œsophagienne, seule ressource possible, car en détruisant les cellules malignes ils n’avaient pas épargné les autres autour et un implant m’étant alors interdit, je ne croyais pas du tout que je pourrais le faire.

En effet, envoyer une goulée d’air au niveau du larynx enfui et la restituer à travers le sphincter de l’œsophage pour produire du son me semblait tenir du prodige – comme le ventriloque ou l’avaleur de sabre – , d’un don que je ne me connaissais pas.

C’est rien de le dire, mais dans l’état où j’étais après sept heures d’opération, ma parole était absente de toute réhabilitation, avait complètement, définitivement, disparu.

‘’ Mettez-vous à genoux, priez et implorez, faites semblant de croire, et bientôt vous croirez… ‘’ Au point où j’en étais, j’aurais cru en Dieu s’il l’avait fallu, mais j’y croyais déjà, alors… Il ne me restait que l’espoir. QUEL ESPOIR ? : l’espoir tout court.

Un an et deux mois après, alors que je parle de ma voix œsophagienne, sans trop y croire encore malgré tout, je médite toujours sur ma survie et il me semble être passé dans l’au-delà.

Ma réflexion, car il faut relativiser les choses, même les miracles ou la résurrection, m’a amené à songer quelquefois aux sourds-muets, eh , oui !… Comment font-ils, les sourds-muets ? Pourtant, quand on en croise, ils ne font que ça : ils parlent, ils parlent, ils n’arrêtent pas de parler… Quel vacarme, surtout dans le métro, ou même dans le silence le plus complet, ils s’expriment sans fin. Leur seule contrainte, c’est qu’ils doivent se regarder, car c’est à travers leurs yeux qu’ils s’entretiennent.

Justement, assis à la terrasse du café un homme jeune gesticule devant son téléphone portable qu’il tient à portée de main. On dirait qu’il lui parle en s’accompagnant de petit gestes, exactement comme font les sourds-muets. En fait, il n’y a rien de bien étonnant, beaucoup de gens communiquent maintenant en marchant, les yeux dans le vide. Ils sont en relation avec un correspondant et entretiennent une conversation à distance. Mais, celui-là est silencieux, il semble s’adresser à quelqu’un dans la langue des signes. En m’approchant, je peux le vérifier : il parle à un interlocuteur dont il a l’image sur son petit écran, exactement comme s’il l’avait devant lui. Grâce à Skype, il a mis son handicap à l’heure du jour et participe ainsi à cette révolution qui a augmenté notre réalité.

Je comprends mieux sa vivacité, son hilarité quand il s’esclaffe, sa concentration quand il « écoute »… Moi, depuis que j’ai recouvré la parole, j’ai envie de parler à tout le monde, à n’importe qui.

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Françoise Huguier

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Par acquis de conscience, je jette un oeil en passant dans l’Espace de l’Ecureuil – c’est ainsi que la Caisse d’Epargne a pudiquement  baptisé le Centre d’Art de sa Fondation – souvent fermé pour l’installation de ses Expositions et une grande affiche, telle que les cinémas en usaient avant sur leur fronton pour la promotion du film qu’ils passaient, placardait trois Religieuses en cornette, mais avec moustaches et armes automatiques, pour annoncer le ton de l’évènement, assortie de l’exposé sur l’Auteur, Françoise Huguier.
L’Artiste y a mis ses tripes à l’air et tout ce qui l’a touchée particulièrement, intimement, y est montré, détaillé, sans restriction, de la boîte à sardines à des figurines en pâte à modeler, les breloques, les bibelots, du dérisoire au touchant, le kitch y étant roi.
La joie régnait en maître et, à part la profusion – oui, c’est vrai, mais peut-on cracher dans la soupe? l’amour est aveugle – l’humour constellait de ses pépites les murs unis et froids du lieu. J’y allais du sol au plafond et descendis même au sous-sol où les objets rigolaient dans la pénombre, à peine révélés par des halos tamisés.
En remontant j’observai une jeune femme assise seule dans son coin derrière l’écran d’un ordinateur affirmant le désert de l’endroit. Je n’avais pas de temps pour lui demander si l’exposition avait été censurée, sur la Place du Capitole, juste à côté de la rue Saint Rome où passent un million de personnes chaque jour, ou si l’Art, même celui-là, agonisait.
Mais, dans la Société du Spectacle, là où le Public est monté sur scène pour manifester ses slogans ou lancer des projectiles à travers les nuages des gaz lacrymogènes, brûler des poubelles ou défiler contre le viol, défendre les corporations et le pouvoir d’achat, on a à peine le temps de faire quelques courses pour continuer à consommer et regarder ce qui se passe à la télé. Alors, le kitch, il peut aller se faire voir, mais ailleurs…
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Collapsonaute

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Ah!  ça vous la coupe… Eh bien, moi-aussi.
Le tandem d’un Philosophe de la Modernité, Yves Citton, et d’un Romancier de science-fiction, Alain Damasio, m’étant proposé par la Librairie Ombres Blanches, je me suis propulsé au premier rang de la salle de Conférence afin de ne rien rater de l’actualité de ces deux disciplines.
L’un et l’autre étaient des Prophètes, des prophètes d’aujourd’hui, chacun l’exprimant à sa façon, par la récupération d’un courant de pensée apocalyptique, d’une fin du monde programmée dans les cinq à dix ans à venir pour le philosophe et de références à la physique quantique et à la musique pour l’écrivain.
Ce qui était frappant dans l’expression de ces ces agités du bocal c’était la connivence sarcastique qu’ils affichaient (j’avais la nette impression d’être devenu idiot ou un crapaud, comme on veut, avec le philosophe) et l’hilarité du second (le succès de son dernier ouvrage l’avait enivré à tel point qu’il flottait, carrément) rendait leur sujet anodin.
Pourtant, il s’agissait pour l’un d’aller droit dans le mur de toute façon, et pour l’autre de parler de ce qu’il y avait derrière le mur.
Le Philosophe était fort didactique et il aurait été difficile d’échapper à son efficacité, appuyée de gestes théâtraux, d’élans lyriques – nous étions au bord d’un précipice où nous devions sauter, alors autant le savoir en en devenant l’acteur, le collapsonaute, voyageur d’une mort annoncée.
Cela m’a beaucoup rappelé la traduction des hiéroglyphes égyptiennes décrivant par le menu le dernier voyage du Pharaon et sa véracité – on s’y croirait. Plus ça change, plus c’est la même chose, me suis-je dit.
Toujours est-il – pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien – il y avait foule, et réjouie de surcroît.
Après, dans un wagon du métro comme dans les autres, seul au milieu des fascinés du petit rectangle lumineux, je ressentais l’éparpillement de nos âmes, comme feu Monsieur Folon les imaginait
Faut bien rigoler, non?
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Alien…

Ou le  huitième passager.

Peu de film on suscité autant de terreur que celui-là. Peut-être celui passé en boucle sur les milliards de téléviseurs de la planète, les deux tours de Manhattan traversées par deux gigantesques avions en flamme et s’écroulant sur elles-mêmes dans la fumée et la poussière de ce désastre. Poltergeist vous fait sursauter et crier dans la surprise, mais nous nous y sommes préparés; Soleil vert ou Zardoz, voire Blade runner, reste du domaine de la fiction; alors pourquoi Alien nous fascine tant?

Dans un vaisseau spatial, sept personnages vivent un huis-clos dans la pénombre jaunâtre d’un univers de cloisons métalliques suintantes avec une sono lancinante pour parfaire l’ambiance. Bien sûr, nous avons peur, mais de quoi? Les passagers se parlent, se croisent, tout à leur tâche, et leur situation pourrait-elle être plus critique,  seuls dans l’espace galactique qu’ils traversent?

Pourtant,  surgissant de la poitrine d’un spationaute sous l’éclatante parabole du bloc opératoire, l’embryon d’un monstre, mi-langouste mi-crotale, gigote violemment sous les yeux effarés des assistants, les scotchant  là où leur sursaut les a projetés.

Ce qui provoque l’effroi, c’est la vitalité de cet être jusque-là invisible nous surprenant dans notre torpeur habituelle. Serions nous, nous aussi, habités par un monstre occulte?

D’ailleurs, le mot lui-même est resté mystérieux pour moi. La première fois qu’il m’a intrigué, c’était dans sa forme la plus développée inscrite en relief sur une plaque de cuivre sertie elle-même sur le haut d’un compteur à gaz joufflu: propriété inaliénable de la Compagnie du Gaz. Ensuite, je l’avoue, je n’ai jamais dénoué son énigme. Il est resté sans signification précise, gisant au milieu de tout le bric-à-brac des mots rencontrés par hasard et oubliés ensuite.

Non, non, décidément,  je ne parviens pas à faire un rapport quelconque entre l’ancien compteur et cette bête affreuse, cela ne fait qu’en augmenter le secret.

Mais après bien des méditations sur les explications qu’on m’en donnait, j’ai cru comprendre qu’il s’agissait d’une substitution, d’une usurpation, d’une intrusion, voire d’une capture, d’un rapt, aussi bien des obsessions d’un aliéné que des démons d’un possédé, d’un alcoolique ou d’un joueur.

Enfin, que la racine d’un mot puisse désigner un ennemi invisible ou une atteinte à notre liberté, c’est fort, indubitablement.

J’dis ça, en passant, comme ça…

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S. M. Super Menteur nous a quitté… 2

Afin que personne ne soit en reste dans cette actualité brûlante, j’ai choisi le masque d’un démon japonais découvert dans les archives d’un Musée toulousain – sans doute le Musée Georges Labit, spécialisé en choses orientales – et qui caricature bien  Notre Président, pour illustrer ce nouveau chapitre.

Car Notre Président, non content d’avoir  une diction parfaite et des discours d’une très haute tenue, clairs, pertinents, et qui ne laissaient aucune ombre, aucune équivoque sur leurs sujets, inventait des termes originaux pour renforcer leur portée, des expressions singulières.

C’est ainsi qu’une fois, mis au pied du mur devant des témoignages accablants, il en contesta la teneur en affirmant tout à trac:  » Je ne peux pas le croire…  » retournant les allégations de ses détracteurs médusés. Ou bien, à un contestataire qui l’insultait, il tendait la main en l’accompagnant d’un :  » Enchanté! moi, c’est Chirac…  ». Il troublait les milieux académiques en inaugurant des termes comme  » Abracadabrantesque  ». Comme  un écrivain remarquable, il ne mégotait pas dans ses métaphores et je me souviens d’une mise en garde contre une attaque nucléaire qui  » vitrifierait  » son  auteur en retour, et cela sans délai.

Il s’en référait à cette dégringolade dans l’ébénisterie et ses finitions au tampon, sa marqueterie délicate, où l’on cherchait à l’époque à tirer de l’essence des bois leur chaleur, dans les lambris, les plafonds ou les parquets, le moindre secrétaire, la plus petite console. C’est vrai, aujourd’hui, on rabote, on ponce vite fait, et on vitrifie d’un seul coup et pour toujours un bois sans âme, quand il n’est pas imité par du lino.

Mais où il était imbattable, c’était dans l’inaction. Nul ne pouvait égaler ce procrastinateur qui en faisait un art et la durée de ses mandats ainsi que leur succession  en faisaient foi.

Un champion hors concours, un héros pusillanime, qu’on remarquait par ses revirements, ses ruptures scandaleuses, ses erreurs monumentales et sa bonhomie coutumière, voilà ce qu’on en retiendra.

S M, Super Menteur nous a quittté…

depuis un moment déjà. Il avait contracté cette drôle d’affection, aussi mystérieuse que celle qu’on a apparentée à celle dite de la  » Vache folle  » ou de la  »  Tremblante  » du mouton et qui, chez l’homme, attaque ses facultés intellectuelles. Pourtant, ce ne sont pas celles dont il manquait, et dont il usait immodérément, telle que son éloquence, son élocution, l’appui de ses liaisons ou de sa prononciation, comme Fernandel dans  » Topaze  » quand il aidait ses élèves en dictant  » ses moutonssss  » et nous pouvions constater à quel point la même langue qui dit la vérité, l’éclairant de ses mille facettes, peut tout aussi bien nous enfler, comme on dit en argot.

Mais c’est surtout l’aplomb et cette virtuosité théâtrale qui nous grugeaient si bien qu’on devenait complice de cette sorte de sincérité. On aurait dit qu’il déclamait de tout son coeur, comme le font tous les jours les Avocats, les Représentants de commerce ou les Tragédiens de la Comédie Française, sans  souci aucun d’authenticité, sauf que là, c’était le Président de la République, alors personne ne pouvait dénoncer la mascarade, sauf les  » Guignols de l’Info  » ou un trublion comme Edwy Plenel, à qui on pardonnait volontiers leurs démangeaisons.

Ce mélange d’Aristocratie et de fleuron du terroir, cette bonhommie qui voisinait avec la grandiloquence, ces réceptions fabuleuses et la dénonciation de la  » Fracture Sociale  » sanctifiaient le comportement de la plus Haute Autorité de l’Etat qu’on pouvait aussi nien brocarder qu’écouter respectueusement.

Et d’ailleurs, savoir se faire aimer à ce point tient d’Ovide qui en faisait un Art, et c’est de la surenchère pour dire que presque tout était bien malgré le peu de réussite qu’on ne lui reproche même pas.

Allons, ne soyons pas bégueules: n’a-t-on pas aimé Fernand Raynaud, Pierre Dac et Francis Blanche, adoré Coluche. Et dire qu’il n’a même pas connu De Gaulle, autre modèle de vénération, mais plus solennelle, faut le dire.

Vive la République, qui peut accoucher de tant de célébrités aussi différentes.

 

Cette fleur … 2

Voilà, c’est fini… Ouf! on a failli assister à la gloire de l’amour dans toute sa splendeur. Où a-t-il été se nicher? Comment, malgré tout, et du plus rebutant d’un végétal anonyme a surgi cette grâce, cette délicate beauté, rappelant au ciel l’harmonie du monde et, sans en connaître le moindre ressort, afficher le désir dans tous ses états.

Dans le Cantique des Cantiques, il nous est recommandé d’aimer Dieu avec la même ferveur que nous vivons dans notre chair quand nous nous aimons et de nous y livrer sans réserve et, déjà, bien avant moi, Ronsard a chanté pour une demoiselle les louanges de la fleur encore toute perlée de la rosée du matin que le soleil n’a pas encore touchée de son éclat. Nul autre depuis n’a pu égaler la puissance de son évocation.

Ainsi, nous courons partout, affolés comme des fourmis devant le tumulus qui a comblé l’entrée de leur souterrain, sans pouvoir retrouver ce qui nous meut, nous émeut, cherchant toujours ailleurs ce que nous avons devant le nez.

Si vous ne le savez pas par coeur, courrez vous délecter de sa vraisemblance toute empreinte encore des charmes et de la volupté de la poésie du passé.

A Cassandre

Mignonne, allons voir si la rose

Qui ce matin avait déclose

Sa robe de pourpre au soleil,

A point perdu cette vesprée,

Les plis de sa robe pourprée,

Et sont teint au vôtre pareil.

Las! Voyez comme en peu d’espace,

Mignonne, elle a dessus la place

Las, las ses beautés laissé cheoir

Ô vraiment marâtre Nature,

Puis qu’une telle fleur ne dure

Que du matin jusqu’au soir!

Donc, si vous me croyez, mignonne,

Tandis que votre âge fleuronne

En sa plus verte nouveauté,

Cueillez, cueillez votre jeunesse

Comme à cette fleur la vieillesse

Fera ternir votre beauté.

Ronsard  (1524-1585)

Cette fleur…

A la question qui me tarabustait depuis quelque temps – à quoi sers–je maintenant, à quoi bon poursuivre des chimères ou peigner la girafe – cette fleur est venue éclore dans le petit matin sur le balcon, comme pour me répondre.

Poussée d’une tige poilue sortie de la masse difforme d’une cactée au vert commun à toute plante ( la couleur du pigment de la chlorophylle avec lequel elle transforme la lumière   en énergie chimique – ça, c’est trop fort! ), elle interpelle tout ce qui bourdonne à la ronde, de la modeste coccinelle au noble sphinx, voire un colibri, un oiseau-mouche, les titillant de son parfum ou de ses phéromones, les fascinant de surcroît par ses pétales à la délicate nuance.

Bien sûr ça ne dure qu’un jour à peine, mais quelle fiesta! C’est un carnaval éblouissant, un festin aux odeurs tendres auquel est conviée la gent ailée de ces insectes qui peuvent défier la pesanteur le temps d’une succion dans ce temple d’Eros et en ressortir grisés, les pattes poudrées du pollen qu’ils ont échangé avec celui de la fleur en passant, unique but de la manoeuvre.

 La spontanéité du phénomène et la diversité des participants qui se côtoient et se succèdent autour du pistil au milieu des étamines fait penser à la tragédie grecque qui se déroule aussi en vingt quatre heures, dans un même lieu et avec une unité d’action, qui là est la fécondation, et s’achève par la mort de l’héroïne, la fleur.

Quel peintre, quel sculpteur ou orfèvre aurait pu imiter Dame Nature dans ce décor somptueux, ce drame silencieux aux acteurs minuscules. Vite, dépêchons-nous de vivre, ne serait-ce que l’instant, et, coûte que coûte, plongeons dans cette volupté, noyons-nous y.

 

 

 

Thalasso

Intrigué par le casting aussi saugrenu de Michel Houellebeck  avec Gérard Depardieu, j’entrai sans préjugé aucun et, grand ouvert, me livrai à ma curiosité cinématographique. Effectivement, le contraste marche à fond, comme Laurel et Hardi, Doublepatte et Patachon ou Roger Pierre et Jean-Marc Thibaut. L’un qu’on croirait sorti de sa chrysalide avant l’heure et l’autre occupant l’espace et le colonisant tout naturellement. Le décor hygiénique de l’endroit, un centre de thalassothérapie, et le noir et blanc font ressortir l’absence de scénario où n’évoluent que nos anti-héros, au milieu d’un personnel impersonnel qui prodiguent les onctions de boue, le canonnades  de jets d’eau, les séjours dans les saunas et autres jakuzi, ou le seul enjeu reste de fumer les cigarettes qu’on se procure en douce et de déguster le kil de rouge ou de blanc qui les accompagne.

Soleil vert et Blade runner peuvent se rhabiller face à cette sobriété qui fustige notre modernité. Depardieu en remet et la fragilité du romancier détonne.

On en ressort ravis. Toutefois, un peu refroidis par Michel qui nous dit entre parenthèses:  » Le vieillissement, c’est rien… mais on se sent toujours jeune, c’est ça l’ennui!  »

 » Ah! ça c’est bien vrai….  » dirait la Mère Denis

Alien …

Par simple curiosité, j’ai voulu mieux connaître la teneur de ma relation avec une de mes maîtresses en vérifiant ce qu’elle me coûtait journellement, pour sa disponibilité et les transports qu’elle m’assurait: 4,80 Euros. Vous me direz, à ce prix-là, je m’abonne tout de suite. Malheureusement, ce n’est pas possible, car quand vous êtes dans la vôtre comme dans une charentaise, vous ne pouvez pas être dans la mienne.

Ce n’est pas que j’en sois jaloux, mais, pour si peu, chacun la sienne, je vous l’assure.

Vous rendez-vous compte, elle m’épargne les soixante cinq kilomètres que je ne pourrais pas faire tous les jours à pied, même si c’est pour acheter mon journal, boire un café un peu plus loin, revenir chez moi, en repartir, autant de fois qu’il faut, la rentrer et la sortir du garage, la ranger le long du trottoir où elle m’attend fidèlement etc… etc…

Malgré qu’elle soit purement mécanique, très métallique, et pour tout dire, matérielle, j’en suis entiché comme pas une femme ne l’a jamais été de moi et elle me le rend bien.

Mais, il faut le dire, je ne marche plus guère et peu. Par contre, je roule beaucoup, beaucoup trop.

Mais, que voulez-vous, quand on aime, on ne compte pas.

Animal dénaturé, j’ai substitué ce pas à pas que mes parents avaient eu tant de mal à m’inculquer à un dévalement continu sur ce macadam inusable, avec ces gros pneus insatiables, pour 4,80 Euros le soir au compteur, en moyenne.

Mais, je lui ai dit:  » Mon Alien à moi, c’est toi!  »

Deliveroo

Il pédale des fois en danseuse, passe au feu rouge, double à droite, s’immisce entre les bagnoles coincées dans leurs files. C’est un auto-entrepreneur. Il dirige la micro- entreprise dont il est le patron, et qui comprend un vélo et un cube qu’il porte dans le dos  où s’inscrit  le nom de la firme dont il sous-traite la messagerie, une pizza ou une pièce détachée.

Si Monsieur de la Boétie revenait il ne serait pas plus étonné d’observer dans la réalité ce dont il traitait dans son Discours sur la servitude volontaire, mais sous sa forme actuelle, car lui parlait de multitude. Là, elle est individuelle et portative et, payée à la tâche, elle s’éloigne du salariat servile, grevé de cotisations assurant sa santé, une protection contre le chômage et capitalisant sa retraite. Son revenu étant brut, il en est exempt. Libre à lui de se protéger, mais comme il est issu de la génération Punk, qui criait à tu et à toi No future, il ignore un avenir qui a disparu, rongé par un présent permanent.

En produisant leur propre énergie, ceux qui roulent à bicyclette peuvent encore pédaler le  jour et la nuit, mais les autres, les motorisés, ne parvenant pas à financer le budget engin/carburant travaillent alors à perte et, finalement, s’endettent .

Alors, grâce aux réseaux sociaux, ils cessent de se mordre la queue et contestent les modalités de ce statut de travailleur indépendant, un travailleur indépendant livré aux lois du Marché.

 

Un selfie pour vous…

En sortant du Kiné qui soutient ma durée par différents ingrédients, massage du dos, des trapèzes et des deltoïdes( je ne les connaissais pas sous ces noms-là), électroniquement aussi grâce à des capteurs qui vous vibrent les endroits où on les pose et du vélo pour faire cinq kilomètres sur place, avec du plat, des montées ou des descentes à votre guise, je tombe nez à nez avec une vieille connaissance: moi.

Effectivement, une glace sans tain jouxte le distributeur de billets de la Poste en face, et il est impossible d’y échapper sans remarquer une personne, comme une ombre,  qui vous accompagne durant le temps de votre passage devant.

Comme par hasard, ayant traversé en dehors des clous, je me suis retrouvé en face de moi, en un portrait improvisé qui était assez représentatif de mon actualité, disons contemporaine, c’est à dire en polo, en culotte courte, et le torse barré de la sangle du petit bagage que je porte en bandoulière.

Les selfies ne sont pas mon potage et je n’aurais jamais osé m’exposer à tout vent, faire de moi une image, un instantané. On vend même des sticks pour embrasser votre torse aussi en éloignant la prise de vue, en ignorant qu’on faisant la même chose il y a cent ans, quand les bustes sévissaient, en photo, en sculpture ou en peinture.

On me pardonnera donc cet excès car je suis là de pied en cap, assurément fort ressemblant, à ce point que je ne pourrais pas nier que c’est moi cet individu dont on dit qu’il ne fait pas son âge. Pourquoi-ça? Il faudrait aussi en afficher la somme, comme au bas d’un ticket?

Pendant la canicule … (Bis)

On dit que le mot tue la chose. Qu’est-ce à dire? La chose nommée en serait anéantie et il ne subsisterait d’elle que son nom, un mot fait de lettres la désignant symboliquement. Et les exemples pullulent pour le démontrer: Ceci n’est pas une pipe, dit la légende au bas d’une pipe fort bien dessinée. Le mot   »chien » ne mord pas, n’aboie pas, et pourtant il dit bien ce qu’il veut dire. Oh! il n’en meurt pas, le vrai, mais il vit différemment, entre les pages d’un livre, au milieu d’une ligne, où il mène sa vie de chien.

On a fait des gorges chaudes pour expliciter cet épisode du changement climatique qui s’illustre par des pics localisés, puis, s’étendant à des régions entières, recouvre finalement l’ensemble du pays. Pour le désigner exactement, on s’est souvenu d’une de ses caractéristiques: la nuit, la température ne baissant pas suffisamment, nous restons dans cette chaleur épouvantable qu’on appelle la canicule,

Il est important de le préciser, de la nommer, car à la dernière, plusieurs milliers de personnes âgées ont craqué, passant l’arme à gauche précipitamment, et pour tout dire, avant l’heure, parce qu’on n’avait mal repéré l’ampleur du phénomène.

Bon, le désigner ne l’a pas tué totalement puisqu’il est revenu, mais un homme prévenu en vaut deux, et les endroits sensibles où la densité de vieillards, de personnes fragilisées par la maladie, les nurseries, et partout où il le faut, on arrose copieusement, on rafraîchit, on tient à l’ombre.

Comme quoi, le langage, le vocabulaire surtout, ça ne sert pas seulement en littérature ou  à la poésie, ou à ne rien vouloir dire spécialement, des fois, c’est très utile.

Est-ce un hasard si les quarante degrés du thermomètre détermine une limite critique. On a déjà pris en compte les quarante ans passés dans le désert par les Hébreux, et Jésus y aurait séjourné pendant quarante jours lui aussi. Noé a attendu quarante jours et quarante nuits que la pluie cesse. L’An quarante a terrifié nos ancêtres et il est à chaque fois remarquable qu’une période de quarante ans sépare deux évènements ayant un rapport significatif entre eux. 1968 et 2008 par exemple pour une crise de la société, 1936 pour le Front Populaire et 1976 le Choc Pétrolier. Bien sûr, la Prophétie n’est plus dans nos moeurs, mais le chiffre reste vivace, et s’il pouvait déclencher la nécessaire réaction à tous les signaux qui nous indiquent qu’une ère s’achève, avec la fin du pétrole, la fin du travail, la fin du capitalisme, enfin toutes ces fins auront bien une fin!

Le dernier bateau (L’humanité)

Justement, lors de notre première rencontre, après l’échange rituel des pedigrees, nos goûts furent ensuite détaillés afin de bien définir l’image que nous voulions donner à ce nouveau congénère, dans la berlue où nous étions, aux premières loges de cette pièce dont nous ne connaissions pas un traître mot du scénario pourtant usé jusqu’à la corde, et j’avais pompeusement claironné:  »Je fais de la Voile … », ce à quoi elle avait répondu illico:  »La voile? J’adore…  ».

Toutefois, lors d’un canotage au Bois de Boulogne, comme elle agrippait le bordage en me regardant fixement comme si elle voulait ainsi diriger l’embarcation, un léger soupçon me prît, vite effacé au profit de l’idéal en voie d’achèvement et je restai pendant des années dans une bienheureuse innocence en ce qui était du nautisme.

L’implacable destin nous remit en selle devant un dériveur de compétition sur sa remorque qui attendait impatiemment son prochain barreur. Il était irrésistible, unique dans sa catégorie: un double fond couvrant la partie centrale supprimait le puits de dérive si laid en alliant rigidité et élégance. Complètement équipé, des trapèzes au spinnaker, il ne lui manquait que nous. La folie ordinaire nous en fit faire l’acquisition sans délai.

Bien qu’à cent cinquante kilomètres de notre domicile, il constitua pendant plusieurs week-ends de l’automne, de l’hiver et du printemps une saine occupation de bricolage, de ponçage, de lustrage, de vernissage, et même la peinture de la remorque qui n’en demandait pas tant.

Puis les beaux jours arrivèrent et il n’y avait plus que la mise à l’eau du coursier, de l’étalon qui piaffait depuis si longtemps arrimé sur sa guimbarde à deux roues qui achèverait et justifierait cette patiente occupation.

Une fois à l’eau, le mat installé avec sa bôme, la grand voile, le foc et ses écoutes, le safran et la dérive plongés, nous étions fin prêts pour notre première balade par un vent , un souffle de force 0,5, par une mer plate et un ciel sans nuages.

Justement un 505 nous précédait avec femme et enfants dedans et il glissait si lentement qu’on se serait cru dans une carte postale. Nous fîmes de même à sa suite et bientôt, nous doublâmes la petite jetée (c’est vrai qu’elle n’était pas loin) pour nous retrouver en pleine mer. Pour une première, c’était parfait.

Côte à côte, la barre bien main, le bateau gîtant à peine, je lui demandai en confidence: » Alors, comment tu trouves ça?  » Se tournant, elle s’approcha et sur le même ton me glissa au creux de l’oreille:  » C’est merveilleux! Rentrons…  »

Pendant la canicule…

Je viens de quitter mon copain Petit Lapon(c’est comme ça qu’on le surnomme depuis qu’il est revenu du Cercle Polaire  dont il a gardé des stigmates, notamment des motifs scandinaves sur ses pulls, tees shirts, ect, avec des rennes, des traineaux ou des cristaux de neige) qui me parlait de sa mère de quatre vingt quinze ans qu’il protège de la canicule en l’entourant de bonbonnes d’eau gelée dans le congélateur(  » Fais quand même gaffe qu’elle se refroidisse pas trop…  » ) en reconstituant le Grand Nord au quatrième étage de son l’immeuble.

J’ai fait la pause réglementaire devant la première marche de l’escalier qui mène au Parking car, avec ma D.M.L.A., je risque fort de mal la situer dans l’espace et de me rompre le col du fémur quand j’aperçois tout en bas la même scène,  à l’envers. Une petite famille entoure un tout jeune enfant que le papa tient par la main et qui entreprend l’ascension de l’Everest en levant au plus haut une jambe afin de poser un petit pied maladroit cependant que le Père le soulève pour attaquer le degré suivant. Même lenteur, même hésitation dans l’entreprise, seuls le sens et quatre-vingt ans séparent les deux candidats pour monter ou descendre ces marches, et pourtant nous vivons le même temps, la même heure.

Le premier bateau ( L’humanité)

Je ne veux pas parler de l’esquif sorti du savant pliage exécuté pli après pli, retournement,  et déploiement final pour montrer les deux bords de sa coque et la cheminée centrale, un véritable petit bateau flottant ensuite dans la cuvette de l’évier ou, merveille, au fil du ruisseau du caniveau, de la rigole qui borde le trottoir. Ni de l’Arche de Noé, l’étonnant vaisseau de la Légende. Non, non, il s’agit de mon premier bateau.

C’était un canot pneumatique avec ses deux gros boudins et son plancher gonflable lui-aussi, avec à l’arrière un tableau en bois pour y fixer éventuellement un petit moteur hors-bord. Il y avait aussi, au premier tiers du plancher et en plein milieu, une embase de caoutchouc rigide de couleur plus claire que l’ensemble rouge. La mécanique n’étant pas du tout de mon goût, elle m’intrigua d’autant: serait-ce alors l’emplanture d’un mât? D’un mât pour recevoir une bôme et une voile? Et ce tableau arrière accueillerait-il aussi bien deux gonds où suspendre un gouvernail?

Que ce soit pour découvrir l’Amérique, l’usage du feu ou le fil à couper le beurre, le coup est le même, le démon pousse l’homme vers son génie pour sortir de l’ennui où la vie de tous les jours, quelle qu’elle soit, celle d’un Roi ou d’un esclave, étale finalement son désir. N’étant pas moi-même pusillanime, tout en me gardant bien d’un grain qu’on appelle communément folie des grandeurs, je trouvai là un défi à ma hauteur.

Je ne cherche pas, je trouve, disais déjà Pablo (Picasso pour les autres). Je l’appelle Pablo, car même si nous ne cherchons pas la même chose, nous le faisons avec la même ardeur. Des petites poulies aux gonds, et la mâture faite de manches à balai se superposant grâce à du cordon de rideau, la voile rouge sang rigoureusement  confectionnée par ma Belle-Mère, le chantier naval battit son plein pour achever le bateau avec son mât, sa bôme, sa voile et son gouvernail.

Avec mon enthousiasme naturel, j’avais convaincu deux collègues de travail (dont mon Chef de Secteur) d’assister au baptême de mon engin et nous choisîmes le cadre majestueux du Lac de Saint Ferreol pour ce faire. Pour gratifier leur intérêt et surtout ne voulant rien rater du spectacle, je leur confiai cette première et retenais mon coursier contre  la berge cependant que mes deux navigateurs s’empêtraient dans les filins et les rondins pour hisser la voile et ficher le gouvernail. Quand ils furent enfin prêts, je poussai le rafiot vers le large, son destin.

Ils étaient bien à leur place, chacun assis sur son boudin, déjà fiers de leur exploit. Mais une fois l’élan dépassé et alors que le vent commençait à peine à gonfler la voile, le bateau ralentit, s’arrêta, et, au lieu d’avancer, commença à tourner autour de son mât de fortune. L’un retenant la bôme, l’autre résistant à la barre, tous les vaillants efforts de mes complices ne pouvaient changer la ronde où le vaisseau s’était engagé. Peut-être que le rêve d’un moulin à vent s’était introduit dans mon imagination et j’avais conçu ce bateau tournant qui n’aurait jamais existé sans ça?

J’étais, heureusement, le seul spectateur de cette expérience unique, mais elle était d’un tel comique que je tenais mes côtes distendues, plié et bientôt asphyxié par le fou rire qui m’avait pris en les voyant tournoyer sur l’onde.

Parasite, Palme d’Or (2)

Si on veut aller plus loin dans l’analyse de cette distinction récente, il faut se rapprocher des Gilets Jaunes, rêveurs authentiques d’une autre réalité qu’ils manifestent en fin de semaine.

Je revois Alain Finkielkraut  apostrophé par un Gilet Jaune qui lui signifie en gros  » Vous allez voir ce que vous allez voir… car le Peuple, c’est nous! » et le ton était si péremptoire qu’Alain en restait médusé. C’est vrai, lui qui nous embrouille tous les Samedi matin avec des sujets comme  » Autour de Charles Baudelaire  » ou  » Vivons-nous sous l’empire du politiquement correct?  » et  la complicité de grosses têtes sûres d’elles et de leur matière,  là, il rencontrait la réalité, avec, en plus, des réminiscences de périodes très chaudes de notre Histoire, vieilles de plus de deux cents ans, et dont on aurait complétement éclipsé l’impact si ne s’étaient pas incrustées sur les frontons de nos édifices nationaux les lettres fatidiques de notre Révolution: Liberté, Egalité, Fraternité, et dont il se croyait un farouche défenseur, oubliant ce Peuple  si éloigné de ses préoccupations hebdomadaires, même si ces temps-ci elles tombent le même jour.

Le thème du film  » Parasite  » revient régulièrement sur le tapis, on l’a vu dans The servant, de Losey, dans La cérémonie, de Chabrol, et autre Viridiana, de Bunüel. Il s’agit de renverser l’ordre d’un monde imperturbable, de le faire marcher sur la tête, comme on dit maintenant. Le Carnaval en rappelle le désir latent quand se déploie l’artifice des grosses têtes, les chars fleuris, la fanfare, les majorettes, avec les débordements bruyants des cornes de brumes, des klaxons en tous genres, et où, dans certains exotismes, on le danse trois jours durant.

Voilà pourquoi un tel retentissement perdure: les Gilets Jaunes se réclament du Peuple,  de celui qui a été à l’origine de la Révolution, et qui a gardé auprès du public toute sa fraîcheur. Mais les rivières allant vers la mer, ce Peuple a bien changé, à tel point que sa représentation est devenue floue, précaire, et s’il n’avait pas eu cette tenue de combat, on ne l’aurait pas  reconnu.

Et, bien sûr, on se réjouit de voir sur l’écran ce qui finalement pourrait se produire dans la réalité, mais les faits sont têtus, des ronds-points aux péages, de la République à la Nation, le rêve se dissipe peu à peu pour laisser la place à d’autres revendications plus réalistes et la Palme d’Or revient au cauchemar cinématographique.

Parasite, Palme d’or…

C’est par hasard que j’ai vu, de mes yeux vu, Parasite. Effectivement, désoeuvré, à bout, sans l’ombre d’une envie quelconque, je me résolus à aller voir ce film, peu de jours après sa sortie en salle, me fiant aux notes dithyrambiques lui ayant été attribuées par des gens sensés, comme vous et moi, Télérama, le Monde, et j’en passe. Pour ce faire, j’allai au plus court, quoi qu’il m’en coûte, dans un complexe du centre ville, où j’eus droit de payer seulement le double du prix des salles que je fréquente  en raison de mon âge, visible  maintenant- +de 65 ans, marqué sur le ticket – pour accéder à l’une de toutes ces salles, la quinze, tout à fait en haut de l’édifice. Sans parler de l’écran géant, l’hémicycle est faste, la sono fantastique et c’est ce qu’on propose de mieux actuellement pour se sentir comme Nabuchodonosor, Rois des Rois, perdu au milieu de tous ces fauteuils Pullman. Comme les places sont numérotées, quand la lumière s’est éteinte, un noir – j’ai reconnu son teint dans la pénombre – m’a réclamé l’endroit où je m’étais affalé et dont il avait acquis la propriété éphémère. Je me suis décalé illico en lui cédant l’endroit qui lui revenait. Après nous avoir abreuvé de publicités tonitruantes, lancé les prochains films – dont un au mois d’Octobre, de cette année – au bout de tant de promesses, je me suis tapé cette daube (potentiellement) populaire dont on attend qu’elle satisfasse des masses sans distinction et à qui on décerne ce prix si honorable, la Palme d’Or, en rendant à César ce qui est à César, le fric que rapporte les multitudes anonymes pour avoir droit de se vautrer dans cette fange sans mystère, sans charme. Enfin, pour le voir, on ne nous a pas donné un gilet jaune et un masque à gaz, comme les lunettes en carton des films en relief. C’est dommage, on était Samedi et j’aurais bien testé la tenue avant qu’elle se perde sans qu’on sache pourquoi.

Si vous avez du temps à perdre, allez-y, vous ne l’aurez pas perdu pour rien, seulement pour le simple prix d’une place de cinéma, presque rien. Ca ne vaut pas plus, mais au moins, ça sera fait.

 

Le Schlimblock

Je pensais être dispensé d’en parler dans le monde d’information médiatique que nous vivons, qui nous comble quand il ne nous accable pas, de statistiques, de pourcentages, de courbes et tableaux divers, d’experts en quoi que ce soit, mais une information matinale, un entrefilet en provenance de la Télévision Algérienne m’a schlimblocké au point, et ce n’est pas mon habitude, de vouloir parler de l’actualité – de quoi j’me mêle…- En effet, on y avait annoncé que personne n’ayant déposé de candidature à la succession de la Présidence de la Nation Algérienne, l’élection est donc  ajournée, cependant que la rue voudrait refaire l’Histoire en exigeant que la clique qui entoure le dit Président (destitué pour maladie)  »dégage » aussi, et ce en masse, chaque Vendredi, comme les Gilets Jaunes le font  le Samedi chez nous. Entre temps, le Ramadan, quelque peu obligatoire là-bas, est venu rappeler au Peuple son identité foncière et religieuse, un peu comme le fait de temps en temps le Roi du Maroc, qui est le Chef des Croyants de son pays.  La République Démocratique Algérienne a intégré le Ramadan, l’a institué.

Ce qui ne cesse pas de m’étonner, c’est le retentissement qu’a laissé le Mouvement des Gilets Jaunes alors qu’il est devenu anecdotique, chronique, comme un rhume, quoi. Il est vrai qu’à un certain moment on a eu si peur de voir les têtes de notre Aristocratie actuelle au bout des piques de ces nouveaux révolutionnaires – Le Peuple est en colère, disait-on dans les couloirs – jusqu’à ce que les corps intermédiaires, la Police, les C.R.S. et les Gendarmes se ressaisissent pour rappeler où était la Loi et que soient mis en place dans tout le pays des conciliabules où de vrais gens prendraient la parole pour dire ce qu’elles avaient à dire, elles-aussi. Revendications contre revendications, authentiques ou vraies, avant qu’on ait le temps de définir leur analyse, de véritables Elections Européennes ont lieu pour que le Populisme, le vrai, prenne droit de cité sous les couleurs du Rassemblement National: La souris a accouché d’une montagne et ce qu’on craignait le plus arrive quand même, les carburants augmentent, l’électricité de surcroît, des usines ferment, des trusts fusionnent et nos aéroports s’envolent.

Pourtant Notre Dame en flamme et partant en fumée était un signe des temps. Malraux le disait déjà: Le XXI ème siècle sera spirituel ou ne sera pas. Ce n’était pas un pléonasme ou une tautologie, non, il voulait dire que tout destin idéologique doit s’armer de spiritualité sous peine de sombrer dans le matérialisme.

C’est rare quand je suis sérieux, mais, de temps en temps, il le faut quand même un p’tit peu, quand même un p’tit peu.

Le schlimblick (4)

Ce mot, irremplaçable, qu’on dirait sorti du terroir (j’allais dire d’un tiroir) ou du folklore, voire de l’argot, veut bien dire ce qu’il veut dire, car, tout en désignant le mystère qu’il représente, le secret ou l’imbroglio narquois qu’il recèle, il en renforce l’hermétisme et le banalise tout en même temps. Et pour ce qui est de l’image, il y a du schlimblick dedans, je peux vous l’assurer.

Dès ma prime enfance, je me revois trempant un morceau de papier dans l’eau d’un bocal pour l’appliquer ensuite sur la feuille d’un cahier et le faire glisser pour découvrir l’image qu’il renfermait, qu’on distinguait déjà en transparence, un poisson rouge, un cheval au galop, une tortue, et dont les couleurs luisantes chatoyaient alors sur mon premier album à côté d’autres créatures tirées du néant .

Un peu plus tard, c’est dans la maternelle de l’école juive mise en place en raison des lois de Vichy que je reçus un deuxième choc, que l’on peut dire culturel, sous la forme d’un bon point, un petit rectangle illustré. Pour avoir été particulièrement sage, s’être bien tenu, avoir été attentif à ses premières leçons, la maîtresse m’introduisait dans un monde féérique, éblouissant, et son contenu me fit un effet boeuf, m’éblouit immédiatement en gonflant mon coeur d’une émotion  jusqu’alors inconnue: j’étais récompensé grâce à la vertu d’une petite image, vacciné par son schlimblick.

Depuis longtemps déjà on s’est évertué à animer des sujets, que ce soit une danseuse sur une boîte à musique, des personnages sortant du fronton d’une Eglise pour sonner l’heure, le célèbre coucou bavarois avec ses chaînes et ses contrepoids et la lanterne magique mettant en mouvement des images en les projetant sur un écran nous amena peu à peu au cinéma, puis au cinéma parlant, et on  put reproduire intégralement la vie avec ses drames et ses sourires: même le théâtre était dépassé. Cela provoqua une révolution et une industrie en naquit pour répandre cette nouvelle folie, cet imaginaire rêvant le monde en le sortant de ses limites ordinaires. Avec le développement qu’on donne à toute chose, la technique s’empara de ce fluide et l’introduisit dans tout les foyers par le biais des écrans, surpassant les prouesses du téléphone, du télégramme et rendant l’image prépondérante par son impact dans la publicité. Entre temps, la publication des magazines flamba mais la Presse en prit un coup et une individualisation de la communication par la miniaturisation des ordinateurs amena une nouvelle épidémie ravageant sans discernement jeunes et vieux, le smartphone: tout en un, particulier, connecté à des réseaux mondiaux, une pépite informatique.

Et tout cela, par un schlimblick tout nouveau qu’on n’est pas prêt d’identifier. Comme il est quand même quasi universel, quand même un p’tit peu, je propose qu’on le nomme le schlimblock

 

 

 

 

Le Schlimblick (3)

Dynamisé par la cette concurrence inattendue, j’ai cherché comment comparer les objets dont nous nous disputions l’intérêt Alain et moi. Pour ce qui est de la comparaison, il n’y a pas mieux: le célébrissime Le Caravage, Il Caravaggio exactement, a donné un coup de grâce à la tradition picturale de l’époque en l’humanisant, en montrant la violence de l’homme ou de la femme, mais aussi en inaugurant l’usage du clair obscur  pour sortir de l’ombre la plus noire des personnages bibliques pour la plupart, et illuminer leurs physionomies et leur gestuelle, (alors que l’Eglise interdisait l’usage de l’ombre, figeant ainsi les scènes), en redonnant ainsi aux images toute la vie qui leur manquait. Notre peintre contemporain, très inconnu lui, s’est servi principalement des contrastes de couleurs et de la simplicité du dessin des sujets en allant jusqu’à leur déformation, et cela donne un aspect ludique, infantile, plein d’humour. Et là aussi l’image reprend ses droits.

Pour ça, je me suis creusé le goliwalk et j’ai trouvé ce que je cherchais. A partir de la photo prise avec mon téléphone portable on m’a agrandi le tableau  sur un papier tissu en format A1 (64 X 84) dont j’ai repris les couleurs avec des gouaches, des acryliques, du plus bel effet, réalisant ainsi le même tableau, mais en plus grand. J’espérais ainsi mieux voir le schlimblick, le secret du charme de cette peinture. Que dale, je l’aurais mis en timbre, ça aurait été la même chose.

Il est vrai que l’enjeu était considérable. Un Empire s’est fracturé, des armées se sont affrontées, des peuples entiers se sont maudits pour ça: des images ou pas d’image du tout. L’interdiction de la représentation vient de loin, jusqu’à la proscription de toute forme d’Art pour en réaliser. L’Egypte, avec ses murs sculptés, ses statues monumentales, était un livre ouvert sur le ciel et dix malédictions lui sont finalement tombées dessus, et elle a fini comme toutes les Nations idolâtres avant elle, sous le sable.

Schlimblick (2)

Décidément, alors que je venais juste de publier il y a quelques jours mon schlimblick sur ce petit tableau anonyme, Alain Finkielkraut, lui, convoquait Le Caravage avec sa Judith tranchant la tête d’Holopherne et deux invités prestigieux pour en parler dans      »Répliques  », son émission hebdomadaire, comme s’il était seul habilité à le faire.

Oh! Ce n’est pas la première fois que nous nous rencontrons inopinément et je m’en souviens encore. Alors que j’étais au premier étage du Café Le Cluny , au carrefour du boulevard Saint Germain et du Boul’Mich pour visiter la salle où je prévoyais de faire un Café Littéraire, il arriva et, après un instant se dirigea vers moi, seul et assis dans un coin. Je lui tendis la main qu’il prit chaleureusement et nous nous secouâmes les pognes (comme disent les Anglais) cependant qu’il s’enquit :  » Nous nous connaissons, mais d’où?  » Je le rassurai tout de suite:  » Non, lui dis-je, vous ne me connaissez pas, mais moi, je vous connais: vous êtes Alain Finkielkraut. J’écoute votre émission tous les samedi.  » Il retira alors sa main pour la porter sous le menton qu’il tâta en disant :  » Ah! bon… Je suis venu voir si la sono était en place. Enchanté. Merci, Monsieur.  » Et il disparut.

Après Le Caravage, Judith, Holopherne, Alain et ses deux dignitaires, il va falloir s’aligner pour défendre notre amateur inconnu et sa peinture rustique.

 

Le Schlimblick

Alors que nous étions en plein bric-à-brac, en l’occurrence Puces d’Oc, la grosse brocante de Toulouse, qui frise parfois l’Antiquaire tout en proposant des signatures contemporaines aussi bien que des choses orientales et même extrêmes-orientales, voire des armoires normandes, un tableau accrocha ma rétine, à tel point que je ne pus résister et m’en approchai, attiré, certes par ses couleurs, mais surtout sa facture que vous avez pu apprécier en frontispice du titre de mon article (c’est comme ça qu’on appelle cette association).

Le climat s’y prêtait, mon ami cherchait une armoire et le périple pour trouver le lieu où elle se cachait nous avait finalement amenés justement là, chez ce petit cousin qui en fait commerce, et où nous aurions dû aller en premier s’il n’avait pas fallu d’abord sacrifier à l’indécision caractérisant cet ami. Je n’avais pas à m’en plaindre car, pendant ce temps-là, nous devisions, le sport que je pratique avec lui depuis toujours.

Nous n’étions pas sortis du sujet: il s’agissait de l’Art, la peinture, l’écriture, rien que ça… Alors que les Musulmans du monde entier commencent leur Jeûne du Ramadan 2019, que les Gilets Jaunes font encore des gorges chaudes et que Trump envoie son Porte-Avion géant vers les Côtes Iraniennes en représailles des derniers affrontements au Moyen-Orient, nous retrouvions notre actualité à nous: l’Art.

Et c’est ainsi que, dès le surlendemain, je me retrouvais au même endroit pour photographier le tableau qui m’avait intrigué et que je vous donne à voir là-haut. Non, non, ne me remerciez pas, il n’y a pas de quoi.

Styx (5) épilogue

Immobilisés, certes, mais disloqués, éparpillés, un sur une barge flottante une gaffe à la main et qui ressemble à un chasseur de phoque, un autre enserre le bastingage du chalutier par-dessus le balcon légèrement déformé, un troisième a sauté au passage sur une embarcation pour accrocher un filin, le quatrième après avoir jeté une seconde ancre tire sur leurs chaînes pour finir d’accrocher le fond, et moi, barreur désarmé, je vis le sinistre en pensant qu’au moins, on n’a pas coulé…

A quelques encablures sur le quai, très visibles dans leur capote vert foncé et sous leur chapeau de carton noir verni, deux Guardias Civils braquent leurs mitraillettes sur nous. Décidément, c’est le Styx lui-même, on n’en sortira pas. A bout de nerfs, je leur crie (en espagnol):  » Ne tirez pas, ne tirez pas! Nous restons sur place! Nous paierons tous les dégâts!  »

Sous bonne escorte, nous avons rencontré le propriétaire du chalutier et, après lui avoir donné un chèque en caution, les Pandores nous ont lâchés.

Bilan: Un grand aviron perdu (dans les manoeuvres pour échapper aux rouleaux mortels de San Feliu) ainsi qu’une bouche d’aération, et le balcon avant à redresser. Amarrés au quai entre deux navires assez haut pour nous assurer une protection bien méritée, nous nous regardons en silence dans le carré et quand le candide nous déclare:  » Les gars, vous êtes bien sympathiques, mais vous êtes des rigolos!  » Nous lui répondons en choeur:  » Ah! ça, oui… Tu as bien raison de le dire. » La pénombre cache nos regards complices et étouffe les rires quand, solennel, il ajoute:  » Je prends le train demain matin. Je vous quitte  ».

Toutefois, au matin il avait changé d’avis et considéré que nous étions plus sympathiques que rigolos et, en échange, nous l’avons élevé au grade de Capitaine. Bien des choses très drôles nous sont arrivées ensuite qui n’ont fait que sceller une amitié aussi solide qu’elle était improbable

Styx (4)

Pour nous éloigner de la côte, nous avons pris un cap, exactement à l’opposé de celui qui nous y avait emmené, mais maintenant, puisque nous voguons vers Palamos, nous avons rétabli la grand’voile et le foc et nous naviguons au largue, c’est à dire que le vent nous pousse et comme il va plus vite que nous, nous avons l’impression d’être arrêtés. Les vagues, elles-mêmes nous dépassent. Elles arrivent au cul du bateau, nous soulèvent, puis, pendant un moment nous dévalons leur pente, et elles fuient ensuite devant nous. Nous sommes bercés dans un Paradis où on ne sent presque plus le vent.

A l’encontre de San Feliu de Guixols, Palamos est niché au fond d’une grande baie ouverte sur le sud et entièrement protégée des tempêtes venant de l’est, son horizon. Cette anse est constellée d’embarcations de toutes sortes, ancrées librement dans ces hauts fonds et même sans moteur,à cette allure, c’est un jeu de nous faufiler entre elles. Toutefois, nous parvenons au port officiel que rien ne distingue sauf le gabarit de ses bâtiments, des chalutiers, de petits cargos, une vedette de la Marine. Normalement, en virant sur place face au vent, on arrête un voilier, n’importe quel voilier. Et c’est ce que j’opère dans un endroit clair, une eau tranquille. Le bateau est arrêté, oui, mais il est bientôt repris par le vent et nous dérivons par le cul. Décidément, le Styx nous a rejoints. En bordant la voilure, trois tentatives de remonter au vent échouent Après avoir affalé la voile et le foc, accroché ça et là deux gaffes, le novice jette une ancre, une gaffe casse et l’autre est lâchée et nous reprenons notre dérive.  » Hissez les voiles ! », que je gueule pour conjurer cette glissade,  » On empanne!  » Empanner, c’est virer avec le vent, et cette manoeuvre, en place d’être centrale est circulaire, et au bout, je me retrouve à devoir aborder par le milieu un gros chalutier en bois et sur lequel je grimpe en lui brisant deux mètres de bastingage, également en bois. Nous sommes arrêtés, un peu à croupetons, mais immobilisés enfin.

Styx (3)

Quand nous nous rapprochons peu à peu nous distinguons toute la bande côtière blanchie par l’écume des vagues venues s’écraser contre le littoral et un peu plus près nous voyons les rouleaux qui déferlent menaçants et dont nous devons éviter toute proximité. Avec ce brin de toile, nous longeons l’univers de ces hauts fonds qui nous aspireraient après avoir été renversés, roulés, et remontons vers la falaise du relief qui domine de son ombre l’entrée du port. Là, à l’abri, la mer est aplatie, noire, mais le vent du sud accéléré par la colline nous arrête: pas assez de voile pour remonter. Qui plus est, nous reculons, reculons, vers l’enfer blanc, les rouleaux meurtriers. Nous sommes sur le Styx et son eau noire, le Styx qui nous empêche de rejoindre le royaume des vivants.

Dans ces situations cruciales, la compétence du barreur est essentielle. D’où son prestige, son aura. Ce coup-ci, le barreur c’est moi, pauvre de moi, et la terreur a doublé le volume de ma voix pour gueuler:  » Hissez toute la grand’voile! Rétablissez le foc!  » et comme par miracle l’équipage sort du cauchemar où il s’était réfugié pour redonner toute sa verdeur à notre esquif. Et c’est toutes voiles dehors et bordées à mort, gîtant au maximum, que le bateau s’arrache des eaux sombres pour retrouver Eole, le Dieu du vent et Poséidon, le Seigneur des tempêtes.

Trois ris à la grand’voile et le foc à nouveau enroulé, nous filons bon train ver Palamos, notre nouvelle destination. Vu de loin, on dirait qu’on a fait ça toute notre vie.

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Ouf! vite, la suite, au prochain numéro.

Styx (2)

Le Styx a nommé plusieurs éléments de la Mythologie, notamment celle de l’Egypte antique où c’était le fleuve qui séparait le monde des vivants de celui des morts, empêchant ceux-ci d’y revenir. Laissons l’héroïne nager dans cette eau fraîche et transparente où l’on voit son corps tel cliquer sur le titre pour lire la suite […]

Styx

STYX, le titre a jailli au milieu de l’écran en jaune vif sur fond rouge sombre, il s’est immobilisé un instant ( le temps qu’on se réveille ), puis le générique a commencé à se dérouler  de bas en haut, décrivant en détail les auteurs, les acteurs de la fiction qui venait de sévir pendant une heure et demie et dont on devait maintenant se détacher.

Rien à voir avec ce qu’annonçait l’affiche ou les extraits qu’on en donnait sur Internet et qui m’avait titillé, le voilier, la croisière, la tempête, tout ce qui me rappelait une de mes chères passions, jusqu’où elle m’avait entraîné, et que j’avais souhaité revivre en voyant ce film. Cela avait été déclenché par une coque de noix, deux manches à balai et un bout de toile tendue dessus, un petit mousse en travers comme dans son hamac tenant son gouvernail, et qui longeait le rivage comme poussé par le soleil – il n’y avait pas de vent – à peine balancé par le ressac et y glissant lentement. De l’école de voile le samedi matin à l’achat d’un petit voilier construit par un amateur, ensuite d’un vrai dériveur où j’épanchais mes premières joies, le voguais sur les ailes du désir, infiniment fasciné par ces voiles qui tiraient de l’énergie au zéphyr pour tracter mon bateau, l’alléger, lui donner la majesté de son élan. Après deux croisières écoles et  une vraie croisière hauturière avec un skipper force douze, je me retrouvais avec quatre fous, moi y compris et un novice, à barrer un magnifique quarante cinq pieds, l’un ayant quelques notions des cartes et de la navigation, l’autre du maniement des voiles et de l’ancre, un autre faisant le cuisinier-bonne à tout faire, un dernier pour admirer la trame d’un équipage, plutôt  son linceul.

Partis de Port-Vendres en fin d’après-midi par vent nul et calme plat avec comme toute météo qu’un marais barométrique (traduire: rien n’est prévu ou prévisible), nous avons navigué au moteur jusqu’à minuit où un vent du Sud a commencé à gravir tous les grades de l’échelle de Beaufort pour s’établir progressivement sur le dernier  barreau. Au matin, le spectacle était dantesque, digne de Géricault, inimaginable, la mer déchaînée et le ciel roulant des nuages de toutes ses nuances, jusqu’au noir, nous laissaient pantois, à la Création du monde. Les vagues venaient de toutes parts et leurs masses liquides affrontaient la coque de notre bateau comme pour le détruire, le briser, pour le moins, le couler. Le bruit de leurs chocs sur les parois était impressionnant comme si de grands marteaux cognaient un tambour gigantesque et notre esquif – en panne de moteur de surcroît – était balloté comme un bouchon dans une cuvette agitée.

A sec de toile – notre moteur faisant son office jusque-là – nous mîmes, brinquebalant sur le pont, un pan de voile et le bateau prit tout de suite une direction et douze noeuds, ce qui nous suffisait amplement.

C’est ce que vécut l’héroïne du film, mais à l’envers, pour se retrouver au matin dans une mer calme, puis un calme plat. De là, on voit l’horizon circulaire, rond de partout, à plus de trente kilomètres et on est sur une immense lentille d’eau, un  dôme, un toit bombé du monde. Là, elle se baigne nue au bout d’un filin, et c’est là que le film commence.  Accrochez-vous!

Retour vers le présent.

20190328_085355_001[1]Elle me dit:  » Avec cette opération, vous avez subi une rupture dans votre temps et vous êtes à la recherche d’une continuité que vous avez perdue.  »

C’est donc ça! Et l’étrangeté que j’ai vécue n’était pas seulement due à mon amoindrissement physique, ce vieillissement soudain de toute ma personne, comme si je m’étais réveillé dans quelqu’un d’autre, il y avait aussi cet éloignement d’un passé très récent dont je me retrouvais séparé, jeté sans transition dans le futur, dans mon futur.

Muni de cette information essentielle, j’ai échappé à l’assignation à résidence qu’ont nécessité les soins quotidiens du puits donnant sur ma trachée, aux séances bi-hebdomadaires du Kiné pour récupérer un peu d’homogénéité après la dispersion occasionnée par cette opération qui a détourné le circuit de ma respiration, et celles de l’orthophoniste censées me redonner une voix désormais perdue dans l’ablation de mon larynx, y compris de mes cordes vocales. Maintenant, je parlerai sur un son créé de toutes pièces à partir de l’oesophage, du sphincter qui l’obture, dont je n’avais soupçonné l’existence qu’à l’occasion de rôts intempestifs dont on demande pardon, comme tout le monde, pardon, sauf chez les Arabes où ils sont bienvenus. Bon, pourquoi pas?

C’est ainsi que je vais renouer les deux bouts de mon temps en retrouvant mes chers amis de la Côte d’Azur que je n’ai pas revus depuis tout ce temps. Bien sûr, je ne suis plus le même, avec ce brin tremblotant, sépulcral, cette sorte de grincement qui me sert de voix pour l’instant, et sans mes histoires que je raconte si bien, ma pensée que je déploie à l’envi à qui veut l’entendre, mais qu’importe, je suis sûr qu’ils vont me reconnaître, avec tous les souvenirs que nous partageons. Et puis, qui est comptable de mon temps si ce n’est ce cher réseau d’affection, ce bloc de reconnaissance, cette garantie de mon existence.

Montaigne disait déjà à propos de l’amitié qu’il portait à Monsieur de la Boétie:   »Parce que c’était lui, parce que c’était moi…  »

 

 

 

 

 

 

 

 

Souvenir,souvenir…

Quelle ne fut pas ma surprise en passant devant l’étalage du marchand de journaux, aujourd’hui Maison de la Presse, de reconnaître, plus de soixante quinze ans après, le responsable d’une brimade que je n’avais toujours pas oubliée, et  qui  faisait la couverture du Magazine des Managers, autre nom des Dirigeants d’aujourd’hui.

Certes, il était âgé, mais avec son embonpoint et ce peu de cheveux, l’absence de rides, il me rappelait beaucoup  l’enfant que j’avais connu alors.

Sa mère et la mienne étaient très liées depuis toujours. Elles avaient grandi dans le quartier juif d’Oran, puis notre famille avait migré vers le quartier européen, mais en nous éloignant de la vie communautaire elle gardait toutefois certaines de ses convenances. Notamment, l’usage des jouets. Il nous était interdit. La marelle, la balle au mur pour les filles, la course ou les simulacres de bataille pour les garçons, oui, les jouets non.

Et un jour, les oncles et les tantes s’étaient réunis pour m’offrir à Noël une splendide voiture à pédale rouge. La galerie qui bordait les appartements du premier étage de cette bâtisse espagnole avait accueilli l’engin pour simuler une course où les pédales activaient une joie sans limites. D’un jour à l’autre, le véhicule disparut –  tout comme les patins à roulettes ou la trottinette plus tard – sacrifiant à des coutumes ancestrales, en plein quartier européen.

Je retrouvais un jour de visite dans le quartier juif ma voiture à pédales aux pieds  de Jean-Pierre qui lui faisait mener bon train dans la grande cour à ciel ouvert au bas de l’immeuble. J’acceptai sans broncher sa nouvelle situation, ravi de sa résurrection, en l’attribuant aux trois ans qui nous séparaient Jean-Pierre et moi, ou à l’environnement  exclusivement juif qui le protégeait de sa séduction.

Que cette image fasse jaillir un passé aussi lointain avec autant de vigueur que  d’actualité au milieu de toutes ces parutions interroge notre rapport au temps. Oui, le temps passe-t-il? ou,  en réalité, c’est nous qui passons.

Ma dernière séance…

Non, non, ce n’est jamais fini. Il ne s’agît pas de la dernière séance, celle qui clôt vingt, trente ou quarante années de psychanalyse, je veux parler de la plus récente, celle qui a suivi tant d’autres pour que, justement, ça n’en finisse pas, comme pour les histoires d’amour, faut pas qu’elles finissent, sous peine de finir mal.

C’est vrai, quoi, ça devient de la gériatrie, et c’est une autre spécialité. Car, ce qui arrive maintenant tient de la bouteille, des balais – comme on dit, cinquante balais – et c’est le monde à l’envers, puisqu’on va plutôt vers la fin, alors que jusqu’à présent on se référait aux débuts, papa, maman, pipi, caca, ce qu’on n’en savait pas.

Comme, pour le voir, il faut grimper au deuxième, un escalier étroit, en colimaçon, je lui demande s’il ne va pas devoir bientôt s’installer dans la cour, en bas. D’autre part, comme je parle difficilement depuis mon ablation du larynx, je lui propose de changer de fauteuil, et que lui parle, moi, j’assumerai son silence habituel, le silence du sujet supposé savoir. Il est blindé et sourit. Il doit en avoir des choses à dire depuis le temps.

Grâce à une écoute exclusive, cette technique fait jaillir de nos tréfonds quelque miasme gênant qui y pourrissait encore, tout ça à notre insu. Bien vu, l’aveugle, faut vraiment avoir la foi… Enfin, puisqu’on vous dit que ça marche! c’est reconnu… homologué.

C’est comme quand j’étais debout face à ces énormes pierres taillées et ajustées bordant le parvis du deuxième Temple de Jérusalem, avec une kippa inhabituelle en guise de couvercle, des fois que je m’évapore dans cet univers spirituel, et prononçant en hébreu les premières paroles qu’il me souvînt d’une prière rituelle. Que croyez-vous donc que cela fît? J’ai soudain eu l’impression de parler à un mur.

 

L’espace et le temps.

Le mariage de ces dimensions, plus que centenaire maintenant, n’a pas bronché et poursuit son immense périple – et pas son petit bonhomme de chemin – sous cette appellation  d’espace-temps, indissociable depuis.

L’envahissement de nos chaussées – j’allais dire de nos chaussettes, car il y a un peu de ça – par les bagnoles de tous gabarits, circulant dans le moindre dédale ou  sur les périphériques hystériques,    quand elles ne stationnent pas tout au long de nos trottoirs et dans les immenses parkings aériens des centres-villes, allant jusqu’à miner nos sous – sols pour en occuper tous les étages, a été enfin stoppé  par une adversité inattendue: le piéton et la survenue de ses espaces. Le temps du règne de la guimbarde était clôt.

Commençant par aménager les parcours les plus visibles de ce nouvel habitat, c’est à dire les rues commerçantes, on a étendu son domaine aux grandes avenues bordées des boutiques marchandes, aux alentours des monuments et des places publiques,  le pavé reprenant sa présence immémoriale pour la chaussée et la rigole, la dalle recouvrant les trottoirs, le granit florissant dans toutes ses nuances. Les tires avaient déjà amorcé un repli vers le suburbain, installant leurs reposoirs autour des Grandes Surfaces, dans ces espaces sans véritable histoire. Les temps ont changé pour elles-aussi, et l’espace de leur agitation est constamment chamboulé.

En créant ces espaces piétons, d’où sont exclues toutes ces bagnole, ils ont changé la physionomie des artères du centre ville et en élargissant les trottoirs tout en abaissant leur niveau, ils ont rendu l’asphalte méconnaissable.

C’est mon pied droit, j’en suis sûr, qui a confondu le trottoir et la rigole, me faisant passer de l’angle droit que je pratique en marchant, à l’angle plat sur lequel  nous circulons ordinairement, dans une rencontre instantanée, soudaine, physique.

La faible vitesse de ma démarche habituelle a été malheureusement décuplée par l’arrêt  brutal de ma progression et ma tête a franchi  quatre vingt dix degrés comme si elle avait été catapultée. Dans un flash back au ralenti, le genou droit et la main gauche les premiers, puis le nez et le bas du front se sont aplatis, ils étaient proéminents. Le reste, ce corps flasque relevé difficilement par trois piétons à proximité, les sanguinolements superficiels épongés par le mouchoir en papier de la dame, l’assurance que tout allait aller, allez, et on retournait dans la réalité.

On parle tout le temps des accidentés de la route, faudrait songer un peu aussi à ceux de la rue,  » quand même un petit peu…  » (Coluche)

Les gilets jaunes (le top)

Jérôme Rodriguez, en parfait représentant du Mouvement des Gilets Jaunes a laissé médusés les animateurs de l’émission  » C’est à vous  » qui avaient eu l’imprudence – le courage ou l’innocence – d’inviter son  principal instigateur. Martyr d’une Police contemporaine devenue professionnelle, équipée et nombreuse pour encadrer les manifestations et  réprimer les débordements, voire en éliminer les éléments excessifs, les  »casseurs », comme on les appelle, Jérôme Rodriguez a jailli de l’ombre et de anonymat de Facebook en recevant simultanément un projectile dans l’oeil cependant qu’une grenade explosait à ses pieds.

Grâce à son look décalé de Guillaume Tell, de Robin des bois, sa barbe d’un autre siècle et le cache blanc qui recouvre son orbite, le portrait inimitable de ce personnage d’une banalité peu commune est achevé. Avec un discours sans faille,  il précise succinctement les doléances de toute une faune jusque là muette, ou peu entendue, d’handicapés de la vie et, d’une seule voix décrit des souffrances insupportables, une solitude inhumaine. Dans cet univers du spectacle et de la consommation, Jérôme Rodriguez anéantit toute polémique et détonne, refroidit cette assistance d’ordinaire joviale ou scandaleuse, quand elle n’est pas solennelle dès que l’occasion se présente. Jérôme Rodriguez est l’anti-Delahousse, l’anti-Pujadas, l’anti-Claire Chazal, et il est l’anti-Macron qu’il détrône en conservant la sympathie de la majorité des français. En d’autres temps, Coluche, par les rires qu’il provoquait, faisait trembler lui aussi.

Je vous invite à revoir un pastiche qui n’a pas pris une ride, Le manifestant professionnel, avec Jean Yanne et Daniel Prévost, sur Youtube

Les gilets jaunes (6)

A considérer l’ensemble et la spontanéité qui a animé ce mouvement, on aurait pu  le confondre avec un phénomène naturel, comme un séisme, une avalanche, voire une conséquence du réchauffement climatique. D’ailleurs on a d’abord tenté  de le minimiser en le traitant de  » bololo  », ce désordre subsaharien récent, puis, quand il s’est affirmé,  puisant dans les turbulences de notre Histoire, de  » Colère du Peuple  », lui rendant ainsi ses lettres de noblesse.

En installant le samedi, tous les samedi pour manifester, il a montré une détermination peu habituelle, l’occupation des ronds-points, l’ouverture des péages ou les cortèges interminables n’étant que sa démonstration. C’est en restant muet sur ses véritables intentions, obtenir le RIC – Référendum d’Initiative Populaire – voire de l’imposer,  avec la dissolution de l’Assemblée et la destitution du Président de la République à la clef, qu’on a rapidement satisfait sa première revendication.

En d’autres temps, le Roi demandait:  » Mais, c’est une révolte?  » et on lui répondait:  » Non, Sire, c’est une révolution!  », la langue française ayant cet avantage de pouvoir désigner les choses mieux que n’importe quelle autre idiome.

Dans les années quarante Félix Mayol chantait: Le Samedi soir, après l’turbin, l’ouvrier parisien, dit à sa femme, comme dessert, j’te paie le Café Concert, ou encore Georges Guétary: Le p’tit bal du Samedi soir où le coeur plein d’espoir dansent les midinettes…, mais il chantait aussi: Boléro, dans la douceur du soir, sous le ciel rouge et noir, où chantent les guitares… et ce n’est pas ce boléro qui doit nous éclairer, mais celui de Ravel.

En effet, en franchissant les Pyrénées, gilet se dit boléro, et vice versa. Est-ce un signe? Cette pièce maîtresse de l’Oeuvre de Maurice Ravel, qui dure quatorze minutes et seize ou quatorze secondes, selon le Chef qui dirige, débute avec une mélodie de charmeur de serpent jouée sur une flûte traversière soutenue par de petits roulements sur une caisse claire (de ces tambours plats qui ouvrent et ferment le ban, qui accompagnent le trapéziste avant le saut de la mort ou le Garde Champêtre pour rameuter la foule), suivie de l’orchestre qui la saisit et, toujours sous la mitraille rejointe par les tambours, reprend le thème, le même thème, scandé par les timbales et finalement glorifié par les cymbales. C’est un peu ce qu’on a fait en conviant tous les citoyens à débattre de tout et de rien et de le consigner sur un cahier de doléances, créant ainsi un grand brouhaha.

Dans le Boléro de Ravel, seul le grand silence qui s’abat à la dernière seconde peut donner la mesure de l’évènement.

 

 

 

 

 

 

 

Les gilets jaunes (5)

A chaque fois qu’il est question de rond-point, par une association d’idée qu’on appelle homophone, je ne peux m’empêcher de penser à bon point, et par-là, à bon coin. Pour bon point, il s’agit, et ça ne date pas d’hier, du premier bon point que m’avait tendu la maîtresse de la petite école privée où des enfants juifs d’Oran étaient contraints par les lois de Vichy de faire leurs premiers pas d’écoliers. La petite image m’avait ébloui à tel point qu’elle revient encore de temps en temps s’associer à une émotion de passage. Pour bon coin, c’est purement homophone, surtout qu’ils sont toujours ronds. Si on en parle tant aujourd’hui, c’est qu’ils font partie de toute une stratégie mise en place pour faire face à la circulation des millions de véhicules dont le parc a sextuplé depuis 1960. On a aménagé des rocades, des périphériques où ils roulent en sens unique, mais quand on en sort, on tombe vite sur un carrefour de trois voies au minimum, et le meilleur moyen qu’on ait trouvé pour éviter une éventuelle rencontre, c’est le rond-point. C’est l’invention du siècle: il y a cinquante mille ronds-points en France. Leur dissémination à cru parallèlement au trafic de toutes ces bagnoles et si on  se demande pourquoi cet appareil indispensable manque à certains endroits, il ne tarde pas à apparaître bientôt pour contribuer à fluidifier leur mouvement, et ça seulement grâce à leur sens giratoire.

Aux heures de pointe, le matin ou le soir, pour aller au turbin ou en revenir, le fluide se concentre à certain goulot où commencent à s’entasser ces véhicules tous pressés et leur flot se ralentit peu à peu, se met au pas, puis s’allonge indéfiniment. Ceux qui en sortent viennent alors saturer les réseaux extérieurs et, s’il n’y avait pas ces ronds-points, des feux rouges ou des carrefours ordinaires par exemple, ce serait une belle pagaille.

Il faut dire que dans les communes, ce fut l’occasion d’un concours pour voter dare-dare un  ou plusieurs ronds-points pour y installer qui une sculpture, qui des instruments aratoires d’un autre temps ou y planter un jardinet, des fleurs vivaces. Mais jamais, au grand jamais, on aurait pensé que cela servirait de lieux de rendez-vous du samedi soir, comme les guinguettes ou les bals d’avant. Ah, ça, non!

Au fil du temps…

Que le temps soit imperceptible dans son écoulement, soit, mais qu’il ne nous laisse que des traces, voire des séquelles, des vétilles ou des catastrophes que nous avons traversées comme preuve de l’existence que nous avons menée, voilà qui est inacceptable, inadmissible, pour trôner au sommet de l’empilement de ces jours passés qu’on dirait alors sans signification, pas plus que le total au bas de l’addition du prix de chaque denrée dont nous avons fait l’emplette(voilà un joli mot pour parler de ces modestes acquisitions). Que chaque chose se signifie, même laconiquement, ait une valeur en soi particulière, mais vienne finalement grossir une somme sous le trait final, une somme rondelette, dirait-on, quoi de plus ressemblant? Mais  cela reste aussi neutre que ce long ticket blanc constellé de lettres et de chiffres et même ce  montant monstrueux, justement agrandi et noirci pour clore l’opération, la finaliser, représente mal tous les gestes accomplis dans la démarche et n’en donne qu’un mince aperçu.

Nous aurions vécu tout ça, ces drames, ces folies, ces engagements, ces désastres ou ces passions tragiques, l’insistance de ce quotidien, sa banalité, pour n’arriver que là, nulle part, n’être qu’à cet instant fugace qui nie toute continuité, toute relation des choses entre elles, ou une quelconque homogénéité. Nous baignons dans l’absurdité la plus disparate et la régularité de la pendule, son affichage sur les cadrans, son inscription sur les écrans, parviennent mal à nous indiquer notre fuite. On ne peut même pas imaginer que vivre c’est mourir un peu chaque jour: une cécité, une interdiction de le constater nous en empêche, et, à de minces occasions seulement, on entrevoit sa réalité.

Le réel, dont nous n’éprouvons que quelques effets épars, rassemble toutes ces volontés, l’insistance de tous ces désirs, que ce soit le pharmacien derrière son comptoir, l’albizia au coin de la rue qui vit sa saison, ou le quidam  qui va quelque part sur son vélo, voire la fourmi qui longe le trottoir, tout s’évertue pour durer, faire, être ou, imprudemment, exister. Quelque fois, ce sentiment de n’appartenir à rien d’objectif, de logique,  nous pousse hors de nos gonds et exulter dans une conviction, une colère, qu’on voudrait durable tant elle est vraie, vivante, las, nous retombons vite dans nos miasmes et notre ineptie familière nous reprend et berce notre entendement.

Enfin, toute cette agitation constante, ce tintamarre, ces proclamations, se brisent sur le  fil du temps qui ne tisse que des linceuls… Qu’est-ce qui t’a pris? A cette heure-ci(ou à une autre, d’ailleurs) de considérer les choses de l’existence sous l’angle de la réalité. La réalité n’existe pas, ce n’est qu’un effet du réel qui, lui, est immuable, incommensurable, et, comme le Dieu des Juifs, imprescriptible.

Bon, je vais m’atteler à éplucher ces pommes de terre puis à les découper en quartiers d’un volume défini qui vont baigner dans un bouillon aromatisé au poivre rouge, à la purée de tomate et au safran, du thym et du laurier, ail, sel et poivre. La longue cuisson à basse température les préparera à accueillir la saumonette qui achèvera à la perfection  ce plat méditerranéen. Plus concret, tu meurs.

Les gilets jaunes et le Père Noël

Grâce à cette hotte merveilleuse, la Dette Publique, qui autorise les Etats à emprunter de quoi combler un déficit (devenu maintenant chronique) résultant des obligations que se doit la République, principalement l’éducation de ses enfants, avant qu’ils ne soient productifs et l’entretien de ses Retraités, devenus improductifs, et qui, avec le temps, s’avèrent coûteux, ne produisant plus que des faiblesses, des carences et une nécessité de soins impérieuse quand  le Grand Age s’installe indéfiniment, la vie s’étant  allongée d’une vingtaine d’années pour nos générations. Pris entre ces deux feux, jeunes ou vieux, la République n’a que l’esclavage des vingt quatre ou vingt cinq millions d’entre-deux taxés autant que se peut pour réunir des sommes considérables et s’acquitter de ces charges.

Il se trouve que les budgets attribués à chaque fonction d’un état moderne sont calculés d’avance et leurs soldes négatifs obligatoirement dus car ils ne sont  pas encore  élastiques, malheureusement.

Les Gilets Jaunes, après avoir enfumé tout le monde par une colère tous azimuts confondus, noble, profonde, ont reçu des propositions, certes vénales mais réelles. l’annulation d’une augmentation honnie d’une taxe sur les carburants nécessaires aux trajets pour aller travailler, une autre annulation d’augmentation de la CSG sur nos pauvres vieux, un chèque de cent Euros mensuels pour les plus nécessiteux, bientôt une diminution de la TVA sur les produits de première nécessité et, haute nouveauté, le droit de se réunir pour discuter et décider d’égal à égal avec l’Etat. Discuter, tant que vous voulez, les Parlementaires le font bien, mais décider, c’est autre chose.

Vous voudriez enlever cette prérogative à des gens qui tueraient père et mère pour l’acquérir et leur grands parents pour la garder? Qu’on marche sur la tête et qu’on fasse n’importe quoi, n’importe comment?

Une chance que les Gilets Jaunes croient encore au Père Noël, cela montre une fraîcheur d’esprit, une simplicité émanant de toutes les classes sociales, employés, ouvriers, petits patrons ou fonctionnaires subalternes, tous pratiquant un amour immodéré pour Blanche Neige et Cendrillon, surtout à l’approche de la fin de l’année.

La gueule de bois, la langue de bois, c’est pour après, en janvier. Allez, Joyeux Noël quand même, même sur les ronds-points.

Les gilets jaunes (3)

Qui aurait pensé qu’un accessoire censé signaler un individu rôdant auprès de son véhicule arrêté pourrait servir d’uniforme à une cause nationale? Objets inanimés, vous avez donc une âme! Et ce recueillement autour de la tombe du Soldat Inconnu en chantant La Marseillaise qu’a-t-il à voir avec le prix du baril de brent ? C’est vrai qu’il vient de loin, du fin fond de la terre des régions désertiques pour nourrir l’agitation frénétique des gens qui vont ou viennent à la ceinture ou dans le corps des villes et qui ne ralentissent qu’à la nuit tombée. Est-ce une nouvelle religion, cette bougeotte, et ce gilet de couleur son signe de ralliement?

Aussi, tels ces prosélytes d’antan, ils sont pleins de ferveur et ne supportent aucune atteinte à cette nouvelle liberté que leur donne la bagnole où ils règnent somptueusement en exprimant du bout du pied une puissance et une vitesse limitée seulement par le trafic. Et tout ça grâce à la pompe où ils s’alimentent de temps en temps et aux quatre roues qui les propulsent.

Ah! comme ils avaient raison tous ces peuples qui refusèrent l’usage de ces engins roulants leur préférant le traîneau attelé pour la joie des chiens ou des rennes du coin, ou, plus directement, la monte du chameau, de l’éléphant, voire du bourricot.

Le prestige du plus beau des carrosses, même avec son cocher et ses chevaux fringants, ne peut égaler la puissance que vous donne les dizaines de chevaux de nos monstres rutilants. D’ailleurs, personne ne penserait à contester leur usage, à réduire leur vitesse ou leur prolifération. Personne, sauf des nostalgiques de la pédale ou de la patinette, des mordus de la planche à roulette ou les cohortes adeptes des transport en commun, enfin tous ceux qui continuent à nier l’autorité du volant, l’efficacité du clignotant ou la pertinence des essuies-glaces. Et si l’individualisme a pu prendre ses lettres de noblesse, c’est bien grâce à ces voitures spacieuses qui ont décuplé les territoires où nous circulons comme des princes.

Et on ne permettra pas à ces jeunes loups, néophytes de la finance comme de la politique, de toucher à ce privilège acquis de haute lutte et à tempérament s’il le fallait.

 

 

 

 

 

 

 

Le temps qui passe…

Hier, dès huit heures trente du matin,  et après avoir franchi victorieusement les amoncellements de voitures des masses laborieuses se hâtant lentement mais  de tous côtés vers leurs lieux de travail, nous étions assis, prêts à tout, sur les chaises plates et fonctionnelles dans un des couloirs courbes de ce Palais de la Conjuration du Crabe, notre nouvelle Eglise – je l’appelle Eglise car c’est d’ici que nous tirons les principaux espoirs de longévité du temps qu’il nous reste à courir -, qui détient des machines de contrôle de la bonne marche de nos organes – ceux qui sont  en question ici – et les inscrivent sur les écrans en diagrammes, en vidéos, des parties de notre squelette, voire de nos viscères, en les symbolisant par des images fantomatiques ou  des chiffres abstraits qui nous comparent aux normes en vigueur pour dire où nous en sommes réellement.

Entre les allers-retours vers un bureau ou la salle d’examen radiographique, l’officine pharmaceutique pour un pansement ou l’interrogatoire subtil d’une autorité de chaque   spécialité, nous revenons nous asseoir sur une des quatre chaises plates où un comparse attend lui-aussi d’être appelé à comparaître. C’est un grand escogriffe attifé d’anciens vêtements trop vagues pour lui maintenant et qui lui donnent l’aspect d’un épouvantail quand il se déplace tordu contre sa canne en aluminium. Ses cheveux qui n’ont pas vu les ciseaux depuis longtemps, les touffes de poils blancs éparses sur son visage émacié et ses joues creusées par l’absence des dents achèvent de lui donner une allure assez rustique, un naturel bien à lui.

Comme il m’a l’air d’avoir quatre vingt quatorze ou quatre vingt quinze ans, je ne résiste pas, et, au bout d’un moment, je demande à ma compagne qu’il nous dise l’âge qu’il a.  Soixante neuf, bientôt soixante dix ans, dit-il. Bien que banale, sa réponse immédiate et à peine soufflée est tombée sur moi comme une réplique de théâtre avant que le rideau ne s’affaisse. Le fait est que j’en ai treize de plus que lui, alors, du coup, je me suis vu mort, archi-mort.

C’est drôle, cet âge qu’on ne parvient pas à cerner vraiment.

Les gilets jaunes (2)

Et l’on s’étonne surtout de la diversité des horizons d’où surgissent ces trublions à casaques jaunes, comme si on assistait à une course où tous les jockeys arriveraient ensemble pour passer la ligne d’arrivée, en défendant tous la même couleur.

Les électeurs d’Emmanuel Macron, eux aussi, firent feu de tout bois pour le hisser à la plus haute responsabilité tant il les avait incités à gagner les nues, là où tout est possible,  et chacun s’identifiant à sa jeunesse, son allant, misa sur ce seul cheval pour battre un ennemi, certes commun, mais indiscernable à ce moment-là.

Bon, c’est vrai, le carburant, ce qui fait fonctionner le machin pour qu’on  aille tous au turbin – tous ensemble, tous ensemble, ouais, ouais! – et qui  augmente au fur et à mesure qu’on en consomme de plus en plus, c’est visiblement lui que désigne cette vindicte, exactement comme à l’époque où on stigmatisa l’alcool, allant jusqu’à le prohiber. Vous me direz, ce n’est pas tout à fait la même chose: l’accoutumance aidant, on n’est pas plus grisé à 90 qu’à 130 km/h, il n’y a qu’arrêté que ça fait tout drôle, dans les bouchons par exemple. Pourtant, on pourrait en profiter pour regarder le ciel, les oiseaux, l’automne et ses couleurs, apprécier cette zénitude improvisée,  au lieu de s’impatienter comme ça, de ronger son frein  comme les chevaux des siècles d’avant le faisaient lors des mêmes encombrements. Heureusement, les vélos sont réapparus et avec les ralentisseurs, les ronds-points, les gymkhanas dans les rues rétrécies et les slaloms dus aux stationnements – payants, de surcroît – tout semble se conjuguer pour ralentir, freiner cette agitation et les flots du fluide qui la génère.

Ce tsunami, ce péril jaune tant redouté vient à point pour achever l’oeuvre en cours, dire combien ça suffit les excès en tous genres, sexuels, financiers, eugéniques, les débordements frénétiques, le panier de la ménagère ou le Paradis télévisuel.

Lors de la Prohibition, un milliardaire idéaliste avait réalisé l’implantation mondiale d’une statuaire montrant une femme en toge et chignon – rien de la femme fatale – tenant une urne d’où coulait une eau limpide. Faut-il rappeler que toutes ces femmes symbolisent encore et toujours la tempérance.