Rien que ça…

Comme le crabe est revenu se manifester quinze ans après un certain silence pour s’installer dans mon larynx, il n’a rien moins fallu qu’éradiquer l’organe entier pour endiguer cet élan final, ce tsunami visant à me mettre hors d’état, hors d’usage, de m’annihiler, quoi… Et on me précise:  » Vous ne voulez pas vous retrouver avec des métastases dans le cerveau, les poumons, partout… Non seulement il fallait craindre d’en  mourir, mais quasiment choisir de le faire autrement que dans ces dans ces conditions horribles. J’ai accepté l’amputation de mon meilleur interprète, célèbre pour sa faconde, la richesse de ses tirades et la réputation d’un conteur hors pair. Ce que je serais après n’importait plus puisque c’était lui ou moi, moi en partie, et ce qu’il en resterait après l’opération.

Notre mort est banale, commune, ordinaire, toutefois elle reste encadrée, surveillée, contrôlée. Si la Religion en interdit l’usage propre, la Nation en dispose en premier chef et vous envoie quelque fois vous faire trouer comme un ticket de Métro à l’époque. Mais si le suicide reste une affaire privée, la chirurgie, même obligatoire réclame votre  consentement. Oui, je suis d’accord pour que vous m’ôtiez mon larynx. Pour le corps entier non, pour partie oui. Et vous déléguez au Chirurgien ( le boucher des humains ), la tâche délicate de l’ablation. Après, celà ne vous appartient plus: dans un coma artificiel, on vous ouvre, pénètre, sutture, coupe, découpe, coud, refermez, on n’y voit plus rien.

L’évènement est peu banal. Vous en ressortez survivant, sous-vivant, comme arrivant dans le Royaume, l’Antichambre du Paradis: vous vous en êtes sorti.

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Du vent dans les branches des câpriers…

Je connais les câpres comme tout le monde: tassées dans le petit pot en verre qui laisse voir leurs anatomies souples et ce vert gris éteint par la saumure où elles baignent. A part ça, pas mieux que ce condiment pour accompagner la dégustation d’une aile de raie, relever une sauce gribiche, tartare, ravigote, voire une tapenade. Une bonne mayonnaise ne saurait s’en passer et la tête de veau ne connait qu’elles.

Bref, à une époque de haute compétition dans ma vie, le badge de messager était un élément précieux dans l’armoirie affichée en haut de la manche gauche de mon pull marine,  dans ma tenue de louveteau, du louveteau accompli que je m’efforçais de devenir. J’en briguais l’avantage en même temps que celui de Guide Explorateur ou de Troubadour pour achever la conquête de ma Cheftaine adorée.

Il fallait passer une épreuve très difficile pour l’acquérir, à savoir déchiffrer un message constitué de coups de sifflet, courts ou longs, et qui groupés, représentaient chacun une des lettres de l’alphabet morse, a, un coup court, un coup long, b, un coup long, trois coups courts, etc, etc, l’apprendre par coeur pour pouvoir reconnaître ensuite ce que signifiait ces bruits dans l’espace. Il faut déjà en dire la difficulté pour nous imaginer moi et mon équipier, couchés dans la caillasse  d’un champ de câpriers, à l’affût du sens de ces sons stridents pour les traduire et les coucher sur un carton gris, sans ces bourrasques imprévisibles dans les branches des câpriers emportant avec lui sifflets, morse et message, nous laissant des bribes mystérieuses de mots cassés, d’un texte qui ressemblait beaucoup à du morse.

Entre adultes consentants…

Ils se retrouvent très régulièrement en début d’après-midi, et jusqu’au moment où va commencer la partouze, pardon, la partie, arrivent encore et encore, jusqu’à ce que les tables soient complètes, par quatre. Ce sont des bridgeurs. Le tissu vert qui recouvre les plateaux est le même que celui du billard ou de la roulette. Vert, la couleur de l’espoir, car chacun de ceux-là espère, espère gagner.

Cette lubie a commencé très tôt et s’est installée quand on agitait le hochet au dessus berceau pour éveiller le bébé à d’autres joies que celle du sourire de la maman, du balancement dans ses bras ou de la tétée si avidement engloutie. Puis, toutes sortes de jeux ont émaillé l’enfance, l’adolescence, pour en amener quelques uns, des vernis, à ce jeu des jeux, le bridge.

Oui, des vernis, sinon qui passerait trois heures et demie assis à une table à déguster des morceaux de cartons illustrés d’effigies surannées, de symboles usés, en les ordonnant en éventail, avant de pouvoir les consommer en jetant celui qu’on a soigneusement choisi dans le conflit en cours, une bagarre cruelle qui se déroule sur le tapis vert, là où  chaque pli remporté avale deux des adversaires. Exactement comme si, au restaurant, on s’envoyait le menu, on croquait la carte, sauf que là, il n’y a pas de victuailles.

Ces combats de titans aboutissent chaque fois à un classement détaillé, publié sur le champ grâce à Internet. Sa consultation génère  une joie très éphémère chez les vainqueurs en même temps que la déchéance des autres. L’encensement ou l’humiliation sont le prix du risque encouru.

Cela me rappelle le temps béni où la maîtresse me remit pour la première fois un bon point, une image colorée, qui gonfla immédiatement mon coeur et fit rosir mes joues.

 

Les nouveaux vieux ( Part 2 )…

Depuis déjà quelque temps, je me sentais sans repères dans cette agitation citadine et par rapport à tous ces jeunes qui ont monopolisé le paysage urbain. Il est vrai que Toulouse est principalement une cité étudiante. N’empêche, numériquement, ma classe d’âge y est indigente. On voit bien de temps en temps le souvenir d’une période intense avec sa casquette de base-ball, des touffes de cheveux déjà blanchis dépassant de chaque côté, le blouson en jean délavé et la bedaine heureuse, des tignasses frisées et teintes, la jupe trop courte pour l’âge et l’allure en solde, mais les vieux qui passent inaperçus là dedans ont des looks très travaillés, chics, et faisant le poids, franchement. Quant aux vieux, aux vrais vieux  comme ceux d’avant, je ne les voyais pas, du moins, je ne les remarquais pas. Mon regard faisait un tri, une ségrégation, un apartheid.

Toutefois, la harangue du livre (Les nouveaux vieux sont arrivés ) traitait justement de cette injustice, de la disparition de toute une population qu’on avait stockée, cachée dans les maisons de retraite où ils gisaient alignés comme des moineaux déplumés dans leurs fauteuils, leurs fauteuils roulants, monstrueuses orthopédies, essayant de s’oublier dans des somnolences infinies, carrément inépuisables.

Je me disposais à ouvrir des yeux nouveaux sur ce monde en me baladant au Jardin des Plantes quand ils vinrent à ma rencontre en apparaissant ça et là dans leur réalité contemporaine, tout à fait remarquable, vieux, certes, mais très représentatifs d’une vie pleine et entière.

Ceux-là jouaient les prolongations et semblaient parfaitement vivants. Je ne pus m’empêcher de me mettre en travers de leur chemin pour leur dire que j’étais heureux de les revoir, comme s’ils avaient été de vieux amis. Je m’ouvrais à eux en leur expliquant combien je regrettais de les avoir zappés tout ce temps et eux me regardaient et m’écoutaient avec sympathie, contents que je m’adresse à eux.

Après, je me sentis plus léger, j’avais récupéré l’intégralité de mon paysage. On le dit, d’ailleurs: un seul être vous manque et tout est dépeuplé. Là, c’était tout une partie du monde qui avait disparu à mes yeux.

L’homme futile…

 

La nécessité de se souvenir du temps passé est apparue il y a exactement 5778 ans (du calendrier hébraïque). Avant, l’histoire était en vrac, on ne s’en préoccupait pas. On a donc  décidé de mettre  de l’ordre à tout ça en racontant les péripéties de ce passé telles qu’elles étaient couramment admises. Bien sûr, on a gardé un caractère légendaire au récit afin que les croyances qui donnaient  toute sa force au récit soient ménagées, la foi y étant souvent évoquée.

C’est ainsi que l’homme de ce conte reçut une femme pour sa compagnie et un jardin pour y habiter. Si l’on en croit la description, les temps étaient idylliques, on ne manquait de rien, et ceci étant impossible à concevoir pour des créatures de notre espèce, un serpent éveilla leur curiosité, leur convoitise et, finalement le désir où ils churent immodérément. La simple consommation du fruit interdit par les consignes au départ avait alors déclenché un processus catastrophique et des sanctions qu’on n’aurait pas imaginées: l’éviction du Paradis, les souffrances de l’accouchement pour la femme et pour l’homme, une malédiction dont nous ne sommes pas encore dégagés aujourd’hui, la nécessité de gagner son pain à la sueur de son front, de travailler, quoi.

Bon, il faut dire qu’à l’époque déjà le travail ne courait pas les rues; ils durent alors se rabattre sur ce qu’ils connaissaient: chasseur-cueilleur. Mais là, ce n’était plus le Jardin d’éden, ce petit lopin qu’ils avaient connu, c’était la terre entière, et comme ils étaient désirant, ils ne savaient plus où donner de la tête. Ce fut tout un boulot de cueillir ce qui était mûr, d’attraper au passage un lièvre ou une portée de perdrix. Ils devinrent itinérants, nomades, par la force des choses. Quant à la femme, se voyant augmenter de sous les seins jusqu’au pubis, elle se demanda jusqu’où.

( La suite au prochain numéro… )

 

 

 

 

 

 

Plein la vue…

Sans même nous donner le temps de réaliser – ont-ils fait ça la nuit? – la franchise Tutti Frutti ( yogourts glacés additionnés de fruits secs ou humides, de coulis, payables au poids à la sortie ) a basculé dans le néant pour laisser la place à  LUNETTES POUR TOUS flambant de toutes ses lettres sur le retable de la nouvelle église et visible de la rue, en 10  minutes et 10 Euros  tout compris. Je suis soufflé, nous sommes soufflés. Les gens se pressent au comptoir, et derrière, les vendeurs et les vendeuses s’activent pour essuyer les verres des nouvelles lunettes qu’ils posent sur les nez, exposant les binettes toutes neuves aux miroirs, leur montrant ensuite l’addition sur des tablettes certifiant leur achat, un accord de l’index pointé dessus et l’autre petit terminal va encaisser, soustraire en douceur les montants. Des petits comptoirs vitrés montrent sur toute la surface du magasin les modèles à 10, 20, 30 Euros, jusqu’à des maximums – y en a aussi  pour tous les goûts, toutes les bourses. C’est frappant: on se croirait chez Tiffany à New York ou Van Cleef à Paname. A part l’étalage en séries.

Le vendeur m’indique que c’est plus compliqué pour moi: il lui faut une ordonnance.  Qu’à cela ne tienne, l’ophtalmo est à deux pas et je m’y précipite. Dans le couloir avant l’ascenseur un couple casse mon élan. Il s’agit d’un vieux poussant un déambulateur qui tressaute et d’une jeune auxiliaire de vie qui le soutient. Dans l’ascenseur, le monsieur me confie dans un souffle derrière la visière de sa casquette: je suis aveugle.. Vous avez toute ma compassion, lui réponds-je. Puis, côte à côte au comptoir  du Centre d’ophtalmologie, je m’inquiète: l’aveugle vient peut-être pour des lunettes lui aussi. Je me tourne vers la jeune femme qui l’accompagne et demande: ils fournissent des lunettes aux aveugles? Non, non, me dit-elle, il y voit quand même un peu, et elle se penche vers lui pour le lui demander: vous y voyez encore un peu, n’est-ce pas? Mais il ne répond pas.

De retour au Paradis des lunettes on me reçoit à part sur un banc de velours pour m’annoncer vu l’ordonnance que ça sera sur commande et entre cinquante à soixante-dix euros pour chaque verres mis à part la monture.

Je ne suis même pas déçu. Au contraire, très content d’y avoir cru. Je crois encore au Père Noël.

 

Les nouveaux vieux…

Une couverture rouge vif et, en travers, un titre insolent: Les nouveaux vieux sont arrivés! me tire de l’indifférence que j’oppose à la profusion d’ouvrages que nous propose la grande bibliothèque de la ville. Posé en tête de gondole sur une petite table devant l’un des rayons de sociologie, société et divers ouvrages civiques, le livre est taxé d’une vignette bleu nuit avec l’inscription  » nouveau  » en blanc.

Décidément, parler de cette catégorie en empruntant l’annonce du Beaujolais ou de quelque autre sortie récente tient de la contestation d’un ordre bien établi avec une annonce barbare, un slogan soixante-huitard. Et nouveau, que peut-il bien y avoir de nouveau sous le soleil pour ce genre, à part le crépuscule.

L’association qui s’en occupe porte là-aussi un titre impertinent: Old’up. Ils n’ont pas hésité et pris ce tournant, cette tournure actuelle, de donner à ces enseignes de bouclards, d’officines ou d’organismes mondiaux, un accent amerloque. On ne peut plus s’en passer. Finalement, je l’emprunte.

C’est passionnant: je le lis d’un bout à l’autre, et d’un trait. Le propos est d’aller à contre-courant, de remonter le temps, voire de le dépasser, pour toutes ces badernes claudiquant. Oui, car ils parlent d’octogénaires, de nonagénaires et voudraient les ressusciter en inventant une réflexion, un regard nouveau sur cette engeance de plus en plus nombreuse.

Jetons nos cannes, notre déambulateur, vite, sautons sur nos patinettes, rejouons à la marelle et, de toute façon, nous voient-ils encore?

 

 

Un espoir pour la Paix…

Quand j’appris que le Grand Rabbin de France, Monsieur BERNHEIM, était de passage à TOULOUSE, je demandai à lui être présenté et un ami habitué de la Grande Synagogue l’en informa. A ma grande surprise, un rendez-vous me fut donné.

Ce Grand Rabbin avait tout de grand, lui-même, son chapeau, et une stature, j’vous dis pas… le Grand Commandeur n’était pas son cousin. Par ailleurs, à la Télévision ou lors d’interviews, son discours était si fort, si clair, qu’on avait l’impression d’être devenu  tout d’un coup intelligent. C’est pour cela que le grief qu’on avait eu contre lui – ne pas avoir en réalité ce diplôme de Philosophie qu’on lui attribuait – ne se justifiait pas. Quand on a un contenu de ce type, on ne va pas chercher la boîte ou l’étiquette.

Il arriva d’un grand pas, tout entier en noir, et me tendant une grande main me formula tout de go:  Qu’un autre jour nous retrouve dans les mêmes conditions qu’aujourd’hui… . et il tourna magnifiquement les talons, repartant aussitôt, nous laissant comme deux ronds de flan, babas, son Secrétaire, mon ami et moi.

Dès que j’eus retrouvé mon souffle – il avait été coupé, je l’avoue – je me retournai vers le Secrétaire pour lui poser la question que j’avais longuement préparée pour le Grand Rabbin: Dites-moi, cher Monsieur, n’y a-t-il  pas un texte dans la Torah qui pourrait nous aider à rétablir la paix entre les Juifs et les Arabes? Ne désespérez pas, Monsieur, me répondit-il, il n’y a pas deux peuples au monde qui se connaissent mieux que les Arabes et les Juifs… Quand ils auront fini de s’invectiver, ils se reparleront, comme avant.

 

Rions un peu…

J’avais un doute. Un bon ami disait à qui voulait l’entendre:  » C’est le singe qui descend de l’homme.  » A voir ce chimpanzé se marrer ainsi, je n’en ai plus. Seulement, je me demande quelle blague on a pu lui raconter et qui sait aussi bien parler le singe. Il ne nous reste plus qu’à l’apprendre. En tous cas, lui, il sait déjà, il est prêt.

La fontaine des Puits-Clos…

Place des Puits-Clos, à Toulouse, quand on a commencé à reconsidérer le centre-ville pour en faire un espace semi-piétons, une fontaine datant du dix-neuvième siècle a été remarquablement réhabilitée. C’était en 1984 et son Architecte s’appelait Monsieur Bernard Calley.

Une simple fontaine haussée au rang de monument historique! Non, non, la Place commémorait de longue date déjà des puits qui avaient été comblés au quatorzième siècle et le souvenir de leur fréquentation enterré avec. On peut imaginer le va et vient, les seaux, les barriques et leurs brouettes, les bidons de toutes sortes, et l’ambiance populaire de l’endroit. Aujourd’hui, c’est cuit, il n’y a plus de puits nulle part.

Ce truc, c’est peut-être grandiose, solennel, mais je m’en fous, moi, j’aime les fontaines…

Un soldat inconnu (2) La guerre.

Plus tard, bien plus tard, la guerre a éclaté dans le pays d’où je viens, de l’autre côté de la mer.

Ici, les gens sont très émus. Ils distribuent des tracts, défilent dans les rues, arrêtent les trains ou fuient devant les policiers casqués qui font l’impossible pour en coincer un ou deux, peine perdue, ça recommence de l’autre côté. Des convictions sortent exténuées de débats houleux, les slogans achèvent de dire et les titres des journaux enflent la réalité qui va finir par éclater.

Au milieu de cette agitation et dans cette confusion, j’ai choisi d’éviter la moindre manifestation personnelle concernant cette guerre, mais il est quasiment impossible de rester un soldat inconnu dans ces périodes : la machine en marche transforme tout citoyen debout en patriote. Le Patriotisme est une vertu commune, civique, latente.

Ma convocation urgente à un bureau médical mentionne aussi la date de mon départ – et s’ils découvraient entre temps que je suis inapte, contagieux, ou mourant ?

Sur le chemin, j’essaye de m’identifier successivement à des personnes souffrant de troubles, de vertiges, de maux divers ou même inconnus. Cela s’accorde mal avec les efforts, la passion que j’ai mis à devenir beau. Je suis arrivé à mesurer plus d’un mètre quatre vingt et à peser soixante douze kilos. Ma prétention et mon arrogance me font plus ressembler à un fauve qu’à un chien perdu.

Dans ce hall administratif austère j’essaye de retenir mes rêves qui se fissurent. Trois recrues attendent aussi et chacun catastrophe à sa manière : l’un souffle, l’autre est hagard, le dernier est prostré. Je m’invente une tête souffrante et me préconise plusieurs traitements mais quand vient mon tour on ne me demande même pas d’enlever mon manteau : le médecin prend directement mon pouls et en me regardant droit dans les yeux il crie :

 » APTE !  »

à un autre homme en blouse blanche qui l’inscrit sur un grand registre chassant un balbutiement naissant, une bribe qui est retournée dans ma gorge avant que je puisse imaginer ce que je voulais dire. D’un mot, ils m’ont changé de statut.

La convocation urgente comprend un aller simple en train dont la destination, fait nouveau, est numérotée. Les gens de la S.N.C.F. doivent être complices car ils me disent à quelle heure je pars sans me dire où je vais. Je me suis quelques fois jeté à la tête d’une inconnue, mais dans des conditions difficiles, exceptionnelles, et toujours par désir ; j’ai souvent été contraint de faire des sauts dans l’inconnu, la vie vous en propose tout le temps ; là, c’est un vrai inconnu, organisé, balisé, tenu en secret.

Parti de Toulouse à minuit vingt, le train roule, roule, et s’arrête à Narbonne. Là, le contrôleur me convie à descendre et à aller dans la salle d’attente. C’est quand même extraordinaire qu’il ait pu me reconnaître en pleine nuit, me dis-je avant d’y entrer. Tout le monde est au courant, sauf moi. Avons-nous une autre tête, ou une allure spéciale, une fois qu’on nous a déclarés « apte  » ? D’ailleurs, je reconnais tout de suite d’autres  » aptes  » autour de moi, et je le constate : ils n’ont rien de particulier. Nous passons les quelques heures qui nous séparent du premier matin d’autres jours dans une discrétion de bon aloi. Puis, pendant que le soleil se lève, nous montons dans une micheline qui nous emmène vers notre première destination. Nous parcourons une bonne cinquantaine de kilomètres

Des camions verts et bâchés nous attendent à la sortie de la petite gare. Nous montons et nous asseyons sur les bancs de bois. C’est assis que nous observons que notre temps s’est éclaté dans la discontinuité de cette nuit, ce matin hâtif, et cette précision de nos hôtes pour prendre livraison de nos corps. Notre temps ne nous appartient plus. C’est à la descente de la micheline que nous avons réalisé que nous étions des futurs soldats. Avant, nous étions des péquins, des quidams, des inconnus. Nous osons nous regarder : nous sommes bigarrés, métis. Il y a des jeunes, des vieux jeunes, des jeunes vieux, des gros, des maigres, des grands, des petits, des grands gros, des petits maigres, des grands maigres et des petits gros, de tout.

Les camions ont ralenti et sont entrés dans le camp. Nous roulons lentement entre des baraques sobres et alignées. Le petit convoi s’arrête et le chauffeur vient nous libérer en rabattant l’arrière. Nous descendons un à un.

Nous sortons d’une attente incertaine pour déambuler un peu dans les allées de terre battue entre les murs jaune délavé et prendre la mesure de l’endroit. Les constructions légères se succèdent à perte de vue et seule la régularité peut faire admettre cette monstruosité en rase campagne. C’est un désert perpendiculaire.

Quelque chose a été aboyé devant et il s’ensuit un mouvement qui agite la petite foule et la partage en files devant des entrées. Chaque queue progresse de la valeur de l’unité sortant chargée de la baraque. Puis, à notre tour, nous longeons à l’intérieur un comptoir et des rayonnages. On nous donne une couverture marron rêche, un drap de couchage vert, une gamelle, un quart, une fourchette et une cuillère, mais pas de couteau – c’est vrai, tout jeune homme sain porte sur lui un canif à une ou plusieurs lames, et même un cran d’arrêt, mais je n’ai rien de tout ça. Avant de franchir le seuil, il nous est confié laconiquement d’aller dans une baraque occuper un lit. N’importe quel lit, dans n’importe quelle baraque : ce n’est pas la place qui manque.

J’ai trouvé mon lit en fer où je pose mon couchage et mon bagage. Assis, je contemple les modestes ustensiles qu’on vient de me donner et constate que nous ne sommes pas dans un quatre étoiles : la cuillère et la fourchette tordue, la gamelle épaisse et granuleuse sont protégées par la graisse d’un dernier repas. Je m’alarme et, les instruments en main, sors chercher un éclaircissement. Des réalistes sont déjà autour d’un point d’eau et frottent avec de la terre dans la main, puis ils rincent. J’attends mon tour, me penche, imite et suis envahi de dégoût.

Dans cette boue fraîche, entre terre et eau, dans le soleil et l’air vif, je reprends mes esprits. Là, je vais l’avoir dur. Le manteau anthracite, façon poil de chameau – du chameau presque noir, vous vous rendez compte ! -, manches montées devant, raglan dans le dos, long, largement croisé et ceinturé, mes chaussures demi-montantes en daim gris – oui, en daim gris… – avec boucle sur le côté, ma chemise en popeline de coton blanc à col italien et mon pantalon de gabardine, témoignent encore de l’univers d’où je viens pour finalement tournoyer dans cette galaxie où je vais me dissoudre. Je ne peux me reconnaître dans un entourage aussi divers. Pourtant, tous les milieux sont représentés dans tous les accents et l’aspect extérieur ne revêt plus aucune importance. Encore dandy, ma gamelle à la main, je tranche un peu dans cette avalanche d’échantillons déboulés de toutes ces contrées, mais, tout compte fait, je me sens moins singulier qu’ils sont disparates.

A midi, on nous sert notre premier repas. Une cantine mobile s’est arrêtée là devant et une longue queue s’étire pour l’atteindre, la touche régulièrement, et un élément dynamique s’en détache et s’égaille. Lesté d’une pleine louche d’un rata méconnaissable, d’un quart de vin violet, d’un triangle argenté de fromage, d’une pomme et d’une tranche de pain, chacun se dirige vers un réfectoire où de grandes tables métalliques et des bancs nous attendent. Sur les surfaces lisses, à intervalle régulier, des carafes d’eau étincellent doucement.

Tous les éléments de ce ragoût de canard se sont rejoints pour prendre la même teinte, le même goût, la même consistance. Je jette un coup d’œil autour de moi et constate avec effroi que beaucoup consomment avec entrain.

Après le choc de ce premier contact avec notre pain quotidien, nous déversons nos reliefs dans une grande poubelle assez centrale et allons vers le point d’eau. Puis c’est l’attente, le méli-mélo d’accroupissements, de terre et d’eau, de frottements et de cognements du métal, confondus jusqu’à devenir familiers. De retour à l’ancrage de mon lit en fer, je remarque que même ouvert à tout vent il est devenu un repère.

Même si nous avons été prévenus qu’il serait matinal, notre réveil reste étrange, aventureux. Le liquide bouillant qu’on nous sert dehors est noir comme le ciel et les deux tranches de pain d’épice ont la consistance de notre gosier. Il y a longtemps que ces goûts n’ont pas été vérifiés et ils se sont perdus.

Les camions verts nous chargent et, assis sur les bancs de bois, nous accueillons l’aube naissante par l’ouverture laissée à l’arrière. D’ailleurs, au fur et à mesure que nous avançons, la lumière de l’aurore saupoudre la terre endormie et de multiples détails surgissent maintenant partout, reconstituant le paysage avec précision. Le soleil s’est levé et éclaire les roches rouges de la côte, suivi par le vent qui court sur la mer frissonnante, et nous entrons dans Port-Vendres qui commence à s’animer.

Nous en faisons le tour par le grand boulevard qui borde l’eau et les camions s’arrêtent à quelques mètres d’une grande coque toute blanche qui surplombe le quai. Deux passerelles sont descendues le long du paquebot pour rejoindre le quai. Des militaires de toutes sortes nous accueillent au bas des camions, nous entourent et nous dirigent vers les accès que nous franchissons entre des soldats postés. Les recrues encore en civil grimpent l’étroit passage et arrivent une à une sur le pont au plancher de bois délavé, face à des structures métalliques peintes et repeintes en blanc qui s’étagent, se superposent, et finissent par s’affiner au ciel.

Nous sommes comptés, recomptés, réceptionnés sur des listes d’inventaires qui sont échangées, puis les militaires du bas redescendent, nous laissant aux mains de ceux qui maintenant nous escortent et surveillent notre liberté.

Les passerelles sont remontées, les amarres larguées et rentrées, les ancres relevées. Puis, la sirène vrombit, les moteurs s’enflent en vibrant tout, et nous quittons lentement ce quai qui délimite la France. Nous habitons tout le paquebot et transitons dans les coursives, les ponts, les cales. La jetée fuit et ne laisse que son phare pointer encore au-dessus des flots, puis la terre s’estompe à mesure que nous entrons dans la marine. Le vent est partout et des mouettes naviguent dessus. Des vagues sombres nous longent puis finissent par nous rencontrer. Les hélices à l’arrière broient de gros remous de mousse blanche qui s’ajustent et se mêlent pour s’aplatir dans le grand sillon que la mer déforme et absorbe au loin. Le ciel et l’océan se rejoignent aux horizons brumeux libérant en nous des sentiments sans commune mesure avec notre état de soldats inconnus. Nous sommes gigantesques.

Pas tous. Certains, à l’âme en carton trempé dans l’eau tiède, quêtent lamentablement dans le regard des autres de quoi affermir leur corps qui se défait. Des résignés aux yeux d’iguanes puisent dans leur préhistoire les moyens d’assumer cette transition. Les réalistes se vident, se dévident, se revident dans des hoquets finaux submergés par d’autres hoquets définitifs. En l’absence de matière, ils spasment le souvenir pour évacuer le vertige.

Il faut regarder la mer au plus loin pour ne pas ressentir les conséquences de cette avancée puissante dans l’immensité liquide et mouvante. Les pieds marins jonglent et se jouent des centres de gravité qui échappent.

Des harengs matinaux observent la terre qui émerge de la brume ensoleillée. Nous avons trempé un jour et une nuit dans l’embrun, le sel et le liquide. De l’épaisse rampe de bois délavé du bastingage où nous sommes accoudés, nous voyons la marine danser, le clapot faire des bulles et l’écume moirer les vagues.

Lentement, nous entrons dans le port d’Oran. Je le reconnais, j’en suis parti il y a quelques années. La montagne qui surplombe l’anse accueille et semble protéger. Tous les moteurs vibrent maintenant pour retenir le bateau qui s’approche. Les ancres jetées, les amarres lancées, ce sont les tractions des chaînes et l’enroulement des cordages qui achèvent de nous placer au quai.

A terre, sagement rangés, les camions verts attendent les conscrits circonspects qui descendent lentement les passerelles en pente sorties sur les flancs du bateau. On jurerait que ce sont les mêmes. Tour à tour, un pied est posé sur cet autre continent. Le sol continue à bouger car la bille en plomb ne s’est pas encore immobilisée dans les têtes.

Les camions nous ont amenés dans une caserne du haut de la ville où nous nous décantons quelques heures et, encouragés, nous repartons.

Le voyage est plus long, plus varié. Les camions étant bâchés, on ne voit la campagne que de dos, formant le panorama d’où nous venons. Oran que nous avons côtoyée dessine un moment ses maisons plates avec en fond la montagne, puis s’éloigne et disparaît dans un tournant.

L’immense plaine côtière se perd d’un bord dans le ciel, de l’autre est arrêtée par une chaîne de longues collines mouchetées de végétation rare. Le ruban de la route partage le début d’un tableau, un paysage simple, originel. Chahutés sur nos bancs de bois, nous sentons la route dans nos âmes immigrées. La stridence des gros moteurs dans la montée des vitesses, les ralentissements, le vrombissement régulier et les cahots rythment cet univers dans la lumière fixe du soleil d’Algérie qui baigne l’alentour et soutient le fond de la scène.

L’arrêt à la sortie de la ville pour nous allier à un autre camion et des stations anonymes en pleine nature ont distendu nos kilomètres et nous n’arrivons qu’en début de soirée, quand les camions freinent, tournent sur un chemin de gravier, ralentissent pour franchir des murs d’enceinte qui se referment en laissant le monde derrière eux, et s’arrêtent, mission accomplie.

Le casernement est dans l’ombre et un accueil feutré, chaleureux, nous est fait. Après que nous nous soyons munis de notre couchage, une baraque de seize nous est désignée. Puis on nous sert un véritable repas chaud. C’est sur cette faste impression que nous allons nous coucher et nous endormons soulagés, confiants.

La fabrique de subordonnés subalternes s’ordonne autour de systèmes d’élaboration lents mais efficaces. L’énergie utilisée est l’autorité qui est diffusée géométriquement. Chaque groupe d’éléments est subordonné d’une autorité dominée elle-même. En bas de la pyramide grouille la multitude exécutante, courageuse, corvéable à merci, inépuisable, héroïque ou stoïque. Le soldat a toutes ces qualités, sans recours : sous lui, il y a le sol, la terre.

Nous sommes travaillés en groupes rangés, mimétiques, les gradés nous prenant de mains en main pour nous inculquer l’exercice toujours repris à son début. Ils rugissent des ordres. Certains subalternes disciplinés par nature ou s’intégrant facilement comprennent tout, tout de suite ; d’autres suivent ; les récalcitrants, les sourdingues, et maints calamiteux, sont entraînés par le flot.

La géométrie active à l’horizontale des particules en grappes régulières, des éléments qui courent, s’arrêtent, manœuvrent, tournent, sautent. Sans les aboiements, cela tiendrait du miracle. Ces cris scandés nous exhortent peu à peu à devenir des automates conscients, vibrants de rythme, des unités vertes et pleines de l’ensemble en marche. Une panoplie nous a été définitivement attribuée et nous homogénéise jusque dans les moindres détails ; certains artifices baroques achèvent de nous éloigner du reste du monde. Le réveil hâtif nous hasarde à peine, et nous sommes tout de suite transportés d’élans appris. Les premières explosions de fusil tonnent à droite et à gauche, puis dans l’oreille, en même temps que l’épaule encaisse un rebond énorme et que nous haletons dans la terre pour écluser l’émotion. Puis, dans la tranchée de tir, les balles claquent la mort au-dessus de nos têtes. Longtemps après avoir agité le drapeau blanc, encore et encore, tremblants, nous montons indiquer les impacts aux tireurs invisibles et lointains, arrêtés pour l’instant dans leur mitraille.

Nous faisons des progrès tous les jours, devenons des surhommes. Dans le parcours du combattant, nous inventons des figures de style et sommes confrontés à des peurs jamais imaginées. Certains préféreraient mourir que sauter de l’arête du mur où ils se sont péniblement récupérés après avoir grimpé à la corde jusque dans ces nuages. Ils ignorent que ce choix n’existe pas : c’est un des leurs qui les jette vers le sable en bas où, survivants, ils se ramassent et s’écartent. La terre frottée avec amour sous des barbelés infinis, le boyau noir que finit un petit œil blanc là-bas au bout, les poteaux grimpés, sautés, parcourus en équilibre, les techniques acquises et les terreurs dépassées deviennent des connaissances intimes, de chères émotions.

Le sport nous révèle cet inconnu que nous habitons : notre corps. Peu ou prou, de gré ou de force, il est poussé en dehors de ses limites et progresse sans fin. Chaque jour, nous avons un peu plus de mal à nous reconnaître dans le miroir ou entre nous : nous muons et commençons à ressembler à nos ancêtres. La grenade que nous lançons à quatre vingt mètres pourrait faire exploser un mammouth et les trois mille mètres que nous courons d’affilée, percés de points de tous côtés, exténueraient d’autres animaux fabuleux. De gros insectes verts franchissent les haies de bois blanc. Chacun, lesté d’un sac de quarante kilos de sable sur l’épaule, peut imiter son animal préféré courant sur une courte distance : l’éléphant ou l’autruche sont très estimés, l’âne très chargé de certaines contrées éloignées aussi, mais celui qui est pris le plus souvent pour modèle, c’est le dinosaure en fin de parcours, celui qui s’empêtrait dans des marais bouillonnants. On peut transformer ensuite la souffrance qu’on vient juste de subir en la prolongeant d’un rire déployé cruellement dans tout son corps: il suffit simplement de regarder son suivant.

La parade masque sa vanité en divisant à l’infini le même écho vert qui se multiplie à l’intérieur d’ensembles où les mouvements saccadés sont parallèles. Les ordres sont inoculés constamment jusqu’à atteindre des régions dociles du cerveau. Au cri, cinq kilos de bois et de fer s’élèvent comme fétu à la saignée de l’épaule, grimpent se poser en oblique à côté de la tête, puis reviennent servir un salut. Chaque ordre délivré en deux ou trois aboiements déclenche une immobilisation, puis le déroulement de la figure scandé par les mains qui tapent, les crosses qui claquent, les talons qui attaquent. Des fusils identiques montent, descendent, se déplacent, s’arrêtent, remontent. Nous sommes les instruments de cette chorégraphie, servants fascinés de ces mouvements simples.

Quand la fabrique nous a achevés, quand nous sommes devenus l’ombre de l’autre, nous le démontrons avec solennité sur le stade transformé en terrain de manœuvre. Mille cinq cents soldats défilent en capote sous le soleil d’Algérie. Un seul général suffit à transir l’immense ensemble grâce aux mots hypnotiques gravés au début des spires circonvolutoires, au centre de ce qui n’est plus qu’une gelée ordinaire. L’unanimité s’est abattue et a ravagé ces âmes baroques qui se regardent maintenant dans un miroir qui les renvoie de l’un à l’autre, à la même distance, dans le même rythme, mécaniques aux mêmes mots, marchant au même pas. Nous sommes tous devenus des soldats inconnus.

Ces quatre mois nous ont vraiment transformés. Cela fait deux jours qu’on nous a laissé la bride sur le cou et déjà nous nous sentons inutiles, impuissants. Nous sommes remplis de servilité, mais à quoi bon ? On pourrait nous commander n’importe quoi, nous obéirions tout de suite; un blagueur lance un ordre fictif et nous voilà au garde-à-vous sur-le-champ. On s’est récurés jusque dans les moindres recoins. Avec le cheveu ras sur le côté et court dessus, la godasse qui luit, on dirait des savonnettes dans leur papier entrouvert, des fourchettes neuves, et on attend. On attend quoi ?

Le petit Lieutenant tout rond à lunettes nous distribue des cartons de couleur. Notre nom est déjà inscrit dessus et, juste en dessous, quelques majuscules sont précédées de chiffres. Nous échangeons nos interrogations : qu’est-ce que t’as eu, toi ? Le 29 ème R.I.M.A.. Ah ! oui, c’est pas mal. Moi, j’ai eu le 408 R.A.A., tu crois que c’est bien ? Ces sigles aussi mystérieux qu’évocateurs nous donnent une direction, un destin auquel nous adhérons – Va chercher ! C’est ça, oui, le bâton… L’est brave, le chien-chien ! – et emplissent notre docilité toute neuve. Chacun de nous va à lui tout seul renforcer un régiment entier : ou le régiment est très faible, ou chacun de nous est devenu considérable. Nous allons peut-être influencer le cours de l’Histoire.

Après cette nuit passée sur le plancher du wagon à bestiaux, l’arrêt du train me réveille. Il fait jour et certains sont déjà debout dans l’ouverture et contemplent l’extérieur. Un compagnon sourit en pointant un doigt vers ma joue. En tapotant, je découvre l’empreinte qu’y a laissé un gros boulon.

L’arrêt persiste et une chaîne de solidarité s’installe à travers les grilles toutes proches et des civils nous passent des biscuits et du lait qu’ils ont achetés spécialement pour nous. Nous sommes à l’entrée d’Alger.

Nous attendons dans le coffrage ouvert. Dehors, les rails brillent leur fuite et les madriers s’éternisent dans la caillasse.

Puis, vers onze heures, le train entre en gare.

A l’extérieur, les camions verts nous attendent.

Après une centaine de kilomètres d’un paysage normal, plat, nous arrivons à moitié morts de faim dans une ville importante où nous sommes restaurés rudement. Les gars ici sont entrés dans le sérieux et ont des regards de cow-boys. Il semble que manger soit devenu une faveur passagère, exceptionnelle ; après, faudra chercher des racines tout seul. Nous repartons à trois camions et sinuons dans une étroite vallée de montagne jusqu’au crépuscule, puis nous nous arrêtons à une Gendarmerie-Mairie-Ecole qui nous accueille pour la nuit.

Dehors, dans la fraîcheur du matin, le spectacle est impressionnant. La route serpente sur une face des deux falaises tombant à pic au-dessus du torrent qui roule. On se croirait en Suisse. Je m’enquiers auprès d’un gendarme de la région du globe où nous nous trouvons. Nous sommes en Grande Kabylie : ce que c’est grand !

Le camion où nous ne sommes plus que trois se sépare du reste du convoi pour aller vers une destination qui devrait être la nôtre. Plus loin, nous tournons sur un pont au-dessus de la rivière et, après avoir longé l’autre rive, nous contournons la montagne pour nous retrouver dans une autre vallée. La piste de caillasse se délimite par quelques murettes rudimentaires et semble être le résultat des passages opiniâtres. C’est la même poussière qui est soulevée en fins nuages depuis toujours. De part et d’autre, des figuiers et des oliviers subsistent au milieu des ronces rares et des cailloux.

Le camp où nous sommes entrés est ouvert. De petites tentes sont disséminées à travers un champ d’oliviers bas qui les ombragent, les masquent. Un module métallique commande l’endroit et à peine sommes-nous à terre que la porte s’ouvre laissant apparaître le Capitaine aux cheveux blancs et ras, aux yeux bleus d’ascète. Il serre nos mains fermement et nous sourit en nous confiant :  » Gardez vos paquetages près de vous, vous partez tout de suite avec le convoi. « 

Le convoi est une expédition coloniale comprenant trois harkis, trois jeunes soldats, et trois mules qui sont chargées de sacs et paquets de toutes sortes, de jerricans. Les muletiers sont habillés de djellabas de laine rayées. Notre chemin grimpe au milieu d’une rocaille où l’eau ruisselle et cascade sur les marches. Nous progressons en zigzags en nous balançant sur le côté, en nous hissant vers le haut, dans le bruissement du ru et le jaillissement de la végétation qui borde les côtés, à travers les rayons de soleil qui tachent la roche moussue. Le temps et l’effort se cassent dans l’oubli, le rythme se fond dans l’élan.

Une odeur d’olive force dix nous accueille à la sortie de la fracture en haut, sur le terre-plein aménagé à la lisière de la forêt de chênes lièges où des bâtiments rustiques s’emboîtent. C’est un moulin à huile, une ferme d’ici. Les occupants sont partis mais l’odeur est partout. Des gus s’approchent et nous reçoivent, nous touchent, nous flairent. L’isolement et la promiscuité les ont rendus familiers, domestiques. A l’intérieur des constructions basses, les murs sans fenêtres forment des espaces noirs qu’ils nous décrivent et où ils se déplacent comme des chauves-souris. Je pense que je ne pourrai jamais m’habituer et désespère tout haut.

– Mais non, tu verras : on est toujours dehors…

– Et l’odeur d’olive ?

– Quelle odeur d’olive ?

Les gens du village d’à côté sont sincères. La nuit, quand un ou deux partisans viennent nous allumer avec leurs pétoires, ils y vont de leurs youyous et disent que c’est pour nous encourager.

– Bon ! La prochaine fois, vous la fermez!

La fois suivante, ça recommence, et ils disent :  » C’est les femmes, on peut pas les empêcher… « . Alors nous, à la fin, on en a marre: puisque c’est comme ça, tout est évacué et déclaré zone rouge. Allez, du balai! Désormais, dans la forêt déserte, tout ce qui bouge, pan !

Puis on nous donne un nouveau poste sur un piton tout neuf. La piste qui y parvient a été fraîchement agrandie autour de la montagne, le tranchant des caillasses sur le bord en témoigne. Mais en y arrivant, on découvre l’endroit, ras, tondu, bête. Tout de suite on désempare, on vaque en poussant un caillou du pied, on ressent l’ivresse des sommets inviolés qui ressemble beaucoup à celle des grandes profondeurs, on a le blues, quoi…

Heureusement, avec le piton, on a un caporal chef de carrière. C’est très rare : les Sous-Officiers de métier ne descendent pas au-dessous du grade de Sergent-Chef. Mais, quelques fois, des héros abusés par la canette ou le tafia ont des hauts et des bas après avoir repris la côte 224 pour la troisième fois et le cocotier qui oscille encore dans leur citrouille vous donne le vertige. Toutefois, leur garde-à-vous au pied du drapeau est impressionnant : on se demande si le mât est d’aplomb. Celui-là est gratiné. On n’arrive pas à discerner ce qui est dissymétrique dans son visage : est-ce un oeil plus fixe ou plus enfoncé ? De toute façon, il ne regarde pas en face. Ce qu’il a de commun avec ses collègues, c’est ce côté imprévisible, fauve.

A partir de quatre piquets reliés avec de la ficelle, on a creusé, raclé, dépoussiéré un grand rectangle qu’on a bordé de planchettes sans vraiment en connaître la destination. C’est simple, abstrait. On immortalise ce volume soustrait à la nature vierge en le remplissant de béton, puis lissons le dessus. Les camions amènent des parois de tôle peintes et de l’éverite ondulée pour le toit. On fixe, on visse, on boulonne la baraque qui se monte peu à peu. Tu vas être à l’abri, de quoi tu t’inquiètes, eh, banane ! C’est fou, cette manie d’être enclos…

Nous y mettons plein de lits superposés, une longue table avec des bancs. De chaque côté du couloir de l’entrée, deux chambres fermées par leur porte se font face, une pour l’Officier, l’autre pour les deux Sous-Officiers.

Le Brigadier-Chef – notre Caporal-Chef, anciennement de la Colo et qui s’est rendu à l’Artillerie et que d’ailleurs on appelle Chef comme s’il était Maréchal des Logis-Chef – nous réunit pour nous dire ce que nous sommes : nous sommes une Section d’Artillerie. Ca, c’est une nouvelle ! On se regarde, épatés.

– Toi, là-bas, tu es pointeur.

Je me retourne mais il n’y a personne derrière moi : le pointeur, c’est moi.

– T’es quoi, toi ?

– Chargeur.

– Chargeur, c’est celui qui porte le canon. C’est pas lourd: deux mille cinq cents kilos. Et toi?

– Tireur.

– Ah ! Toi, tu l’aides en tirant.

– Et pointeur, c’est quoi, alors ?

– C’est celui qui vise et tape sur la boule. Ca date du temps des boulets; faudra que tu attendes que ça revienne…

A un endroit désigné par le Brigadier-Chef, à trente mètres de chaque côté de la baraque, on tourne au bout d’une ficelle tendue depuis le centre pour fariner avec du plâtre un joli cercle. Nous n’avons pas de canons, sont-ce les cibles ? Non. Nous devons découper une tranchée en V de quarante centimètres de profondeur pour créer l’aire de tir. Je n’y comprends rien mais creuse à la pioche, droit dessous, penché vers l’intérieur. Cette cime a résisté à des millions d’années et il ne reste que du solide, du chauve. On s’en contrefout, vu le nombre qu’on est et la patience qu’on a, millimètre par millimètre, on l’aura notre anneau ! Sauf qu’on tombe sur la montagne elle-même qui interrompt notre rond d’un dôme glauque, jaune et gris ferraille. On le dénonce immédiatement au Chef qui dit :

– Prenez des masses.

– On pourrait pas déplacer le cercle, un peu ?

Il ne nous répond même pas. C’est à ce moment qu’on réalise que nous n’avons plus d’existence propre : nous sommes des ombres oubliées, des fantômes qui s’agitent encore. S’il n’était pas là, nous errerions dans la montagne, seuls avec nos souvenirs.

Brrr…

Alors le désespoir nous anime pour frapper à deux ou à trois, tour à tour. Nos coups se succèdent et pleuvent sur la montagne, enfonçant le même son mat dans les entrailles de la terre. Sous le soleil, dans la sueur, nos corps se sculptent peu à peu, deviennent beaux. C’est du bagne concentré. Mais que pourrions-nous faire de mieux que cette chose simple qui nous grandit par sa vanité ?  » De courageux alpinistes attaquent le Mont-Blanc par le sommet et le détruisent…  » Durant ces onze jours, nous nous mesurons à cette détresse que nous avons rencontrée et qui maintenant nous étreint. Echappée à notre contrôle, une ténacité maniaque et hargneuse frappe rageusement le roc translucide. A la fin, la roche répond différemment, puis se fend lamentablement.

Les canons arrivent, énormes et verts. Ils sont deux, sur de grandes roues bandées de noir. Nous les installons chacun dans leur loge. Ils appuient leurs longues bêches sur le bord de la tranchée circulaire et peuvent ainsi tirer dans toutes les directions.

Les obus sont beaux, épais de corps, parfaits de forme, et ont à leur bout la fusée, tête pointue et brillante. Elle contient un percuteur qui fait exploser l’ogive dès son contact avec le sol ou bien, en la réglant à l’avance, juste après qu’elle s’est fichée en terre, pour tout faire sauter en laissant un cratère à la place. D’autres réglages peuvent prévoir l’explosion avant l’impact, ou même à quinze mètres du canon, avant le corps à corps – quel corps à corps ? Ils sont tapés ou quoi ? L’obus s’insère dans une belle douille de cuivre brillant qui contient sept petits sacs remplis de réglisse noire, exactement comme des zans. Si on laisse tout comme ça, on l’envoie à douze ou treize kilomètres, vent compris. Pour arriver à dix bornes, le projectile d’une douzaine de kilos parcourt quinze ou seize kilomètres selon une courbe concoctée par le Lieutenant qui connaît les différents angles à appliquer au canon pour reproduire cette trajectoire parfaite. Avant sa grande balade, l’obus s’imprègne de rotation en frottant une spirale à l’intérieur du tube. Tout part simultanément d’une énorme explosion dans nos corps et dans la douille qu’enserre la massive culasse métallique pour chasser au zénith le bel objet.

Le canon accuse le coup et absorbe le choc dans le recul du tube freiné par son vérin, les bêches qui s’appuient à l’arrière et les roues qui sautent un peu sur place. Le tireur actionne l’ouverture de la culasse et éjecte la douille brûlante avec ses mains gantées de cuir brut.

Selon la distance, le chargeur ôte un nombre de sacs de l’intérieur de la douille et coupe le fil qui les relie entre eux. Quelques fois il prépare plusieurs douilles à l’avance, jusqu’à seize par exemple quand on fait un tir par fauchage. Il y met les obus et, avec un autre imbécile qui a été sacré pourvoyeur, alimente un rythme infernal qui irait jusqu’à en mettre un avant l’autre si cela était possible, car le bruit gigantesque, la puissance du recul, la fumée et l’odeur de la poudre, excitent l’équipe qui viderait la soute en moins de deux. Feu ! Feu ! Feu ! … Eh ! C’est pas des croissants! Si vous prévenez pas avant, faudra attendre…

J’ai décelé des signes avant-coureurs de débilité dans l’œil du chargeur. Quant au pourvoyeur, il ne peut nier son origine bretonne et se sert de l’obus complet en travers des bras pour équilibrer une démarche ébrieuse innée. Le risque qu’il vous laisse tomber l’obus fusée en tête sur le pied n’est qu’imaginaire puisque si cela arrivait, nous deviendrions imaginaires nous-mêmes en entrant immédiatement dans ce cauchemar qu’on ne cesse d’entrevoir.

Le rôle du pointeur est noble, symbolique. Il vérifie le réglage en regardant dans une lunette périscopique et, à l’aide de la manivelle, il aligne la ligne de mire à l’intérieur avec les deux piquets plantés à intervalle à quarante mètres derrière, rectifiant ainsi les écarts du tube. Après chaque coup, pour conserver un peu de rigueur à la succession de ces tirs, la main se tend vers la poignée de la manivelle et l’œil cherche à s’ajuster dans la corolle de caoutchouc noire encore flottante. Tout pointeur fait une relation immédiate entre la folie de l’équipe, le recul du canon, et son unique œil droit. Quand on tire la nuit, car on tire souvent la nuit, des loupiotes sont pendues aux piquets et la ligne de mire est éclairée. Masquée par l’obscurité et les nuages de fumée, l’explosion surgit et transit nos âmes : tout devient alors théorique, imaginaire, instinctif. Une loque tremble d’un œil et les lamelles de sa peur vibrent en orange entre les éclairs.

Tout démontre que l’obus est précipité d’un coup à des kilomètres dans le ciel. Il serait bien prétentieux d’en vérifier la vitesse de dessus, en travers ou même sur le côté : le trait fulgurant ne peut s’inscrire sur nos rétines floues. Par contre, dix kilomètres, ça a une épaisseur : l’épaisseur de la trajectoire, de la sortie du tube au point le plus haut, au zénith. Vu de dos, cette épaisseur est transparente et laisse voir un point qui n’en finit pas de s’amenuiser régulièrement dans le ciel. Je n’ai montré le cul de l’obus à personne car il faut un minimum de foi pour assister aux miracles.

Ici, en plein hiver, les nuits sans lune sont noires. Une fois éloignés de toute source lumineuse, on peut craindre que cette encre fluide nous absorbe et nous dilue. Justement, ce soir il pleut, il fait froid, et tout est noir. On devait bien faire une patrouille mais, avec ce temps, elle semble fâcheusement compromise et à tel point que nous poussons un innocent à hasarder d’un ton badin :

– On sort même s’il pleut, Chef ?

– Même s’il merde !

Le tonnerre moustachu a claqué. Cette intempérie inconnue a fait un drôle d’effet sur l’assistance mais une fois résignés nous nous faisons un vrai moral d’acier, avec la bouche dure et le menton volontaire. Tout à l’heure, quand nous serons dehors, nous devrons tout simplement nous souvenir de cette hargne et nous y tenir fermement.

La porte s’ouvre sur le néant noir où nous plongeons un à un et y disparaissons tous quand elle se referme. Dehors, nous empruntons la file indienne rapprochée, dite ombilicale.

– Mais lâchez-moi ! Gardez vos distances !

Le Chef se vante, il bluffe, il fait semblant : comment pourrait-il y voir alors que nous sommes obligés de marcher l’un dans l’autre, comme dans une chenille chinoise, en nous touchant presque ?

Indéfiniment, au jugé, nous avançons sans destination, seulement poussé par derrière, et lui, patatras ! il tombe infiniment dans une cavité où les parois se le renvoient dans des chocs qui s’achèvent par celui de son arme qui le rejoint au fond. La chenille s’est coagulée, freinée à la tête.

– Tirons dans le trou, au hasard !

– Non ! On va le rater… Jetons de gros cailloux ! Enterrons-le ! A force de discuter, il réussit à remonter tout seul du trou noir.

– Vous vous êtes pas fait mal, Chef ?

– Vous voulez pas qu’on vous porte ?

– Fermez vos gueules et gardez vos distances !

Ca meurt jamais, ces démons ? Des aveugles solidaires enchaînent leurs ombres pour percer la nuit.

Pourtant, il ne nous connaît que depuis peu, et pas plus que ça, mais il nous hait tous franchement. Dès le matin de bonne heure, il nous invective, nous insulte, promet mille morts à nos jeunes vies. Comment peut-on exprimer tant de méchanceté ? Il y a-t-il un moyen de l’arrêter ? Il est franchement mauvais et sans relâche nous épuise dans l’effort.

Il a conçu un plan pour remplir nos journées, de peur qu’elles se creusent, qu’elles se vident par hasard et que, surpris, on souffle : Tiens ! C’est drôle, j’ai une vie personnelle ! Je vais laver mes chaussettes ou alors je vais chanter. Il nous a trouvé une route à refaire.

Vous savez ce que c’est qu’une route dans le coin ? C’est des caillasses sur des kilomètres longs comme le monde, qui tournent, avec des ravins qui manquent en travers parce que l’eau descend de la montagne, et quand ça urge, ça déménage le camion avec. Celle-ci longe la vallée d’un gros oued. C’est pratique pour le cheminement, mais ça reste un endroit humide.

Cela représente le même travail que la construction des Pyramides, mais en plus étalé, en moins satisfaisant. C’est sûr, ils mettaient des siècles, mais les voyaient monter peu à peu. Nous, on avance au fur et à mesure qu’on arrange et, comme c’est allongé et que ça tourne, on ne voit plus ce qu’on a fait, ni ce qui reste à faire. Heureusement d’ailleurs, car on serait pas venus.

Cela fait six mois que nous sommes dans ce film américain. Mais là-bas, pour la Muraille de Chine ou les travaux d’Hercule, ils prennent des milliers de figurants qui repassent devant trois arbres et deux rochers. Nous, on est en direct, à trente gus minables contre une vallée en vrai.

On gratte comme des fourmis, roulant des blocs grands comme nous, enchâssant des arbres entiers dans les échancrures pour contenir le remblai, on fignole, on ratisse, dame, puis on regarde si ça a de l’allure. Bien sûr, le Chef on le hait, mais on s’est habitué à ce travail gigantesque qui nous donne la mesure de notre misère en même temps qu’il nous grandit, nous porte, nous dépasse. Nous avons la forme physique de l’homme de Neandertal mais en plus stylisé, sans une once de graisse, les muscles longs, bronzés, virils, nous sommes beaux, vrais. Si ce n’étaient ces insultes et le mépris constant où nous sommes tenus, on apprécierait totalement cette chance d’avoir une partie du monde à refaire. L’humiliation nous baigne et nous abreuve, nous noie dans une haine qui nous rend prodigieux. Nous n’avons plus à réfléchir pour évaluer les mètres cubes de roches à déplacer, de crevasses à étayer et à combler: nous sommes devenus ces rochers. A force, on n’a plus qu’un caillou dans la tête et dans une impression incroyable, devenons éternels.

Les travaux s’achèvent dans la jonction avec la grande route et nous retournons dans l’oubli de notre incognito, sans inauguration ni quoi que ce soit.

Trois jours après, dans la nuit, un violent orage emporte tout, pire qu’avant. Nous ne pouvons pas y croire tellement c’est bête et prenons des airs catastrophés pour activer la déception du Chef. Il va peut-être nous faire une dépression ? Qu’il meure ! Qu’il crève même ! Mais rien n’apparaît sur sa face saurienne : il est indestructible. Nos jeunes haines s’exaspèrent :

– J’l’aurai d’un coup de Mat en travers des reins un de ces jours !

– Ils meurent tous de la chiasse dans la Colo !

– Il doit être cocu… !

Mais nous n’avons rien perdu pour attendre, au contraire : peu de jours après, alors qu’il transite par le Q.G. de la Compagnie pour partir en permission à Tizi-Ouzou, un prisonnier lui vole son arme et s’enfuit avec. C’est la joie dans toute la Kabylie : tous ceux qui connaissent le Chef se roulent par terre, échangent des joies malsaines et constatent la faillite du mec en plexiglas : quatorze ans d’Armée… Caporal-Chef… Teigne… qui fait passer son arme à l’ennemi ! C’est pas qu’il est très haut, il ne tombera pas de beaucoup, mais il faudra qu’il creuse. Le déshonneur, le Capitaine Dreyfus, avec les épaulettes qu’on fait gicler, les boutons tordus et arrachés un à un, l’épée brisée sur le genou, la honte.

Finalement, il est cassé, rétrogradé Caporal. Pour ajouter à son malheur, nous accueillons l’événement dans l’indifférence totale, comme si rien n’était. Mais il reste plus discret que nous tous ensemble. Ca souffre, un mec rempli de haine ? Nous, on jubile, on n’arrête pas d’être contents. Il nous a rendus plus méchants que lui.

Mais le principal ennemi reste le temps. Nous luttons contre lui, nous luttons avec lui. Certains le contrôlent, lui donnent de la réalité en marquant des encoches au couteau. Quelques fois, ils scrutent, le regard perdu, pour sentir ce que ça veut dire.

Moi, il y a longtemps que je ne règne plus sur rien. Instinctivement, j’ai choisi cette forme d’existence. Quand vous vous trouvez aux prises avec un morceau d’univers ou en mer, par exemple, le temps est différent, il se mélange avec l’espace, et on ne sait plus où on pédale. Einstein a bien essayé de l’expliquer, mais c’est scabreux, et tout le monde ne comprend pas la physique quantique. Et puis c’est toi qui trafiques avec ce merdier, c’est intime, ça se passe dans ton corps. T’avances plus, sans blague, ton temps s’arrête ; alors, faut faire avec… En plus, si t’es tous en vert, qu’t’as pas vu une femme depuis je ne sais quand, une vraie avec une jupe, tu commences à moisir dans la tête. La seule solution, c’est revenir en arrière, du temps où qu’t’étais ours, pollen ou bactérie. Dans les temps difficiles, glaciaires ou crétacé, va savoir, tout s’endormait doucement dans la stupeur en attendant qu’ça passe. Et, en ce temps-là, c’était autre chose, ils parlaient en millions d’années, alors le temps… Surtout qu’ici, c’est le contraire, quand on lui fout la mort au cul à ton temps, il ne s’étire plus, il prend de la consistance, je dirais même, de la conséquence. Quand tu marches dans la pampa ondulée, dans ton petit pataugas habituel, tu ne sais pas de quel bosquet va te parvenir la bastos qui doit t’anéantir. T’as toujours l’impression d’être sur la roue de la fortune. Mais ça vaut mieux que cette attente indélébile des jours qui se retranchent derrière rien, qui tombent du calendrier comme dans un film d’Hollywood, pour dire que le temps passe, qu’il est passé. Ca te rapproche de la libération, mais à quoi ça sert s’il y a la mort entre. Tu es dans l’absurdité totale et tu disjonctes pour garder un peu de sens à ta vie. S’abstraire, exister moins, ne pas donner de prise, d’occasion ou de fatalité à cette incertitude. Ne pas lui octroyer de chance en devenant plus incertain qu’elle.

C’est compter sans l’organisation verte qui structure sa pyramide partout, même en bas. On entend m’extirper du magma où je grouille avec la multitude pour me projeter sous-officier après une formation de deux mois qu’ils appellent Peloton 2. Il paraît que j’y ai droit parce que j’en ai fait une partie pendant les Classes, dans l’abrutissement total du début.

– Mon Lieutenant, j’apprécie beaucoup l’honneur qui m’a été fait d’avoir été choisi pour participer à ce Peloton, mais je n’ai aucun sens du commandement. Par contre, je vous assure que je continuerai à servir la France avec le même dévouement, si vous voulez bien m’autoriser à rester comme je suis.

– Arrêtez votre char ! Qui vous a demandé un avis quelconque ? Laissez-vous porter, vous verrez, ça se passera très bien. Vous allez nous manquer.

– J’y foutrai rien, une larve…

– Ah ! Je vous retrouve. Un moment, j’ai failli vous croire malade.

Ils ont jeté mon sac dans le camion qui ne part pas si je ne suis pas dedans alors il vaut mieux monter c’est la même chose il ne partira pas sans toi allez monte fais pas le con tu sais bien que ça sert à rien allez rigole tu vas pas nous faire chier parce que tu pars en vacances allez le bonjour à Alfred et au bossu si tu le vois n’oublie pas d’envoyer des cartes et reviens avec des médailles fayot.

Le cadre est superbe. D’immenses pins parasols se penchent pour saluer par l’ouverture d’un col où la montagne veut regarder la mer sans pouvoir y parvenir. Pourtant, sur la carte, on aurait cru. Comme ça ressemble beaucoup, on y a mis des Chasseurs Alpins. Ils ont des pantalons serrés sous le genou, des chaussettes blanches qui montent et des croquenots, j’vous dis pas. Ben, pour les bérets, qu’est ce que vous croyez ? Des tartes énormes ! Ce qui fait, qu’entre les pins parasols et les champignons, on se croirait chez Gulliver ! Sans m’vanter…

Vingt tentes déjà debout vont abriter quarante gus, deux par deux. Et pour nous instruire parfaitement, il y en a une très grande, comme pour un cirque, mais verte. Les côtés sont relevés pour avoir du vrai jour et de l’air. C’est là que nous faisons connaissance avec notre Capitaine-Instructeur.

Il a dû appartenir à un Service de Météorologie ou travailler au Ministère de la Défense, cela se devine à sa douceur, à ses rondeurs. En période d’hostilité, tout le monde doit devenir autoritaire, hardi, cruel, mais lui, avec sa voix qui se détend dans l’atmosphère, et même dans cette réalité de chaises raides et de toile épaisse qui nous surplombe, il pourrait nous jouer un truc des Folies-Bergères, on serait pas plus étonnés. Ce qu’il découvre en même temps que nous le passionne. Il ne nous instruit que théoriquement car pour la pratique la Compagnie de Chasseurs nous exploite sans cesse honteusement par des gardes, des patrouilles, des embuscades et des grandes opérations.

Quelques fois, les grandes opérations deviennent gigantesques parce qu’on en a marre de ne pas guerroyer. C’est vrai, un demi-million d’hommes motivés, jeunes et vigoureux, astreints à faire la police à cause d’une poignée d’olibrius munis de pétoires, c’est rageant.

Cela dure deux, trois, quatre jours. Nous partons légers, au gré d’une direction générale. Nous apercevons quelques fois d’autres éléments qui vont comme nous dans ces paysages mondiaux, la Terre comme je te vois. Il y a tellement de relief, d’herbes, de ronces, de forêts, des rochers, des oueds, ça monte, ça descend, je tourne, tiens, tu es là, toi ? Fais gaffe, t’as un trou derrière ! qu’on suit ce qu’on voit à droite, à gauche, ou devant. C’est de l’immersion véritable, confiante, qui, à la fin, nous rend bucoliques, naïfs. De temps en temps, tous les biglophones se turlutent :

– Arrêt immédiat et total ! Vous allez vous arrêter, oui ?

– Ben, on est arrêtés…

Ca siffle d’enfer en se suivant au-dessus de nos têtes et ça éclate assez loin là-bas… Ah ! J’aimerais pas être dessous, Quelle horreur ! La fureur de ce bruit ! Quelle méchanceté ! Des avions font du rase-mottes et leurs petits canons dans la gueule font tac-tac-tac, puis, plaf ! plaf ! ils balancent du napalm. Ca grille tout, même nous quand on passe derrière dans la forêt ! Quelle chaleur ! Il n’y a que dans les films d’épouvante qu’on voit ça. Certains ne peuvent plus arquer.

– Allez ! Lève-toi, merguez !

– Donnez-lui un cachet de sel…

– Tu veux quand même pas qu’on te porte, espèce de salope ! Où tu te crois ?

– Je vais lui écrire à ta mère et elle, elle va le dire à ta nénette… Tu vas avoir l’air frais…

– J’ai pas de nénette. Mais, laissez-moi crever, bordel !

– Il veut crever, mon Lieutenant : j’y file un coup de Mat ?

– Portez-le à deux.

– La nuit des morts-vivants s’achève à la sortie de la forêt, dans le jour d’une piste à flanc de montagne.

Il y a une queue interminable de soldats avec des gourdes ouvertes de leurs bouchons verts qui pendent, prêtes à s’engouffrer de l’eau claire. Certains, trop secs, n’ont pas pu attendre et se sont jetés sur une mare boueuse, sans honte de rien. D’autres, fous, arrivés au point d’eau, s’enfilent un litre et demi de flotte, remplissent encore, veulent boire, mais ne peuvent plus et restent avec la soif dans les yeux.

Et on continue. Encore ? Mais on est increvable !

A force de cheminer sur ce sentier qui doit monter au ciel, c’est pas possible, avec la mer qui mousse au bas de cette merveilleuse falaise rocheuse, nous atteignons le but que nous nous sommes proposés, une succession de maisonnettes en torchis qui suivent le relief de la crête. Elles ménagent entre elles une petite rue et des travées. Les maisons sont vides, lotissement en bord de mer et montagne, vue imprenable, règlement à perte de vue, un vrai village comme avant ! Ca fait tellement longtemps qu’on n’a pas eu de maison à nous… On prend. Pour une soirée, une nuit, on devient kabyles. Bivouacs devant, on sort les rations, c’est Byzance ! Comme quoi, la présentation… Et pour fêter ce grand bonheur, qui c’est qui va faire un gros dodo ?

Les maisons s’interposent encore un peu dans le soir, résistent aux angles, et la nuit tombe, couvrant tout. Le village a été évacué de ses habitants depuis pas mal de temps et cette absence se ressent, est présente partout, surtout dans l’ombre. Le silence se meuble d’anciens craquements, de bruits furtifs et obstinés, le calme lui-même vibre, s’emplit. Un sol lisse, droit, étale, reçoit notre fatigue qui se dépose et s’y répand, sortant de tout notre corps où elle s’est accumulée jusqu’à ne plus pouvoir y contenir. La mince couverture rêche abrite cet épanchement honteux, ce plaisir que nous arrivons encore à prendre alors que même les chacals ne voudraient pas de notre viande tellement elle est recrue, boucanée. Toute la nuit, même en rêve, nous nous effondrons dans ce repos sans trêve et notre chair meurtrie s’agrippe aux os calcinés dans une joie bizarre.

Dans la débandade et la peur, les habitants sont partis, emmenant tout, tout ce qu’ils pouvaient emporter avec eux et n’ont laissé qu’une grosse malle en bois peinte, décorée de manière rustique. Ah ! Mais non: ils ont laissé leurs puces, ils les ont abandonnées.

En l’absence de toute nourriture et pour lutter contre un anéantissement certain, elles se sont reproduites à l’excès et, même vides et transparentes, se souviennent et commémorent toute la nuit. Au matin, repues, dégorgeant notre sang, elles cessent notre traite et cheminent ça et là, abondantes et prospères. Nous ne finissons pas d’être étonnés par le nombre de succions qui se sont suivies en laissant à chaque fois les endroits irradiés de démangeaisons vives et durables dans notre chair éclairée par ces bombardements nocturnes.

Notre chair maintenant sablée a été successivement feuilletée puis brisée. Un léger rêve maintient une somnolence qui nous permet d’intervenir à gauche, à droite, il faut revenir au centre, ça gratte encore sous le bras, c’est normal, c’est sensible ; ah, non ! Là, il n’y a plus rien, c’est pas la peine de forer, c’est sec. Tudieu ! Mais combien sont-elles ? La bataille fut héroïque, mais à la fin on a perdu le fil, on ne sait plus ce qu’on défendait; il ne reste plus que les corps qui bougent un peu ça et là.

L’aube s’infiltre par tous les interstices, puis en grand par les ouvertures. Il ne manque que les gémissements, les blessés ont peut-être été achevés ? En tous cas, moi, je suis vivant. D’ailleurs, j’entends une mouche qui bourdonne, se hasarde, flaire, tourbillonne et repart. Elles reviennent à trois ou quatre, légères dans le matin frais. Dans un gai ballet, elles s’augmentent, se dédoublent, se multiplient et occupent peu à peu l’espace aérien. Ici la tour de contrôle ! Alpha Bravo, vous n’avez pas l’autorisation d’atterrir, détournez-vous! Il n’y a pas de pirate à bord ? Il n’y a pas de honte à ça, ils ne peuvent pas être partout à la fois! Détournez-vous tout seul. Eh ! La patrouille là-haut, vous vous croyez où ? Pas d’acrobatie ni de concentration ! Mais qu’est-ce que c’est que tout ça, vous êtes fous ? Allez, du balai ! Dehors!

Trop tard. Une centaine de mouches a investi l’air et, à un moment donné, exactement comme pour une attaque, elles fondent sur nous en piqué, en rase-mottes, au sortir d’un looping, à la fin de descentes en feuille morte, en strafing, en formation serrée ou en éventail, se jettent sur tout ce qui dépasse en haut ou en bas car on ne peut pas tout couvrir, enfoncent cruellement des dards et aspirent avec avidité. Ces mouches folles sont fauves et ne laissent rien au hasard. Des endroits déjà pillés toute la nuit, encore endoloris et à peine convalescents, sont brutalement réveillés à cette nouvelle souffrance et poussent leur dernier cri mais en vain, il leur faut crier encore. Encore ? D’autres coins réputés vierges, inconnus, le petit espace laissé forcément libre par le lacet dans l’œillet du pataugas est découvert, allez, tout nu ! et torturé outre mesure. Eh ! Doucement! Pas à trois dans le même verre ! Vous avez tort, vous devriez en laisser pour demain. Salopes ! Elles piquent à travers la toile maintenant… C’est incroyable, cette fureur.

Nous abandonnons. Nous abandonnons lâchement. Nous battons précipitamment en retraite. Nous fuyons lamentablement. Nous sortons notre barda. J’me tire ! C’est marre.

Déjà postées au pied des murs, des nounous péruviennes sont assises en tailleur avec un œil visible au croisement de la couverture jetée sur la tête. Notre défaite est totale, achevée, évidente. Des ancêtres se grattent dans le matin. Un matin clair et frais, avec du soleil, en haut d’une falaise majestueuse devant la mer immense, au milieu d’un ravissant village désert‚ des soldats se réveillent.

Nous repartons en emmenant plein de draculettes avec nous. Elles nous ont goûtés et maintenant nous aiment. Pendant des semaines, toutes les nuits, elles nous le prouvent, ne nous lâchent plus, ne nous abandonnent pas, sont à notre chevet. Elles nous aiment comme des folles.

Dans le halo blanc de la lampe électrique, je repère la dernière qui chemine sur le drap en bordure du lit de camp. C’est une star. Pleine de mon sang, grise, elle titube. Pour avoir échappé à la mort jusque-là, c’est sûrement la plus maligne. Quelle heure est-il ? Deux heures et quart : ça fait quatre heures que tu m’aimes ! Avec la précision acquise durant les nuits précédentes je la tope exactement, l’observe un peu à la limite de l’étau rose, et l’extermine de l’ongle sans pouvoir la faire souffrir. Fin d’une passion. Longtemps après, le souvenir gratte encore.

Ce matin, le Capitaine-Instructeur titube lui-aussi. Il a un air bizarre, cachottier et guilleret en même temps. On dirait qu’il doit nous faire une grande surprise mais n’ose pas – la guerre est finie ? On va être libérés ! Non? Si… Nous faisons les curieux, on n’en peut plus d’impatience et, seulement à la fin, il nous le dit : il a rencontré une courbe de niveau et il a flashé. Avec un romantique de cet acabit ça devait arriver un jour ou l’autre. Il est ému, tremblant, et nous fait part de sa découverte dans un langage délicat, presque secret, qui veut nous introduire dans sa magie.

On prend une portion de territoire, rectangulaire, en raison de la forme des cartes, et on découpe en travers des tranches régulières, de cinquante mètres d’épaisseur par exemple. Quand c’est plat, ça fait saumon fumé, marigot; quand c’est accidenté, les rondelles s’empilent. Nous leur faisons confiance, c’est leur rôle. Mais, à part ça, on s’en contrefout. Lui, chipote, nous agace avec malice pour nous rendre complices : et comment calcule-t-on la pente entre deux courbes de niveau ? Tu te serais posé la question, toi? Certainement pas. Non seulement quand on les monte, faut les descendre de l’autre côté, si en plus faut connaître l’angle… Je grimpe à trente huit degrés et redescend à vint huit pour cent. Si ce n’était la clause de propriété, on serait pas venus, alors on va pas vérifier pourquoi le terrain est en pente. Mais lui s’envole dans des montagnes de rêve où nous pouvons nous situer exactement dans l’atmosphère, entre deux lignes, pas très loin du coin d’un carreau. Ca sert à quoi ? Vous n’avez pas compris ? Qu’est-ce que vous traînez! Au biglophone, on tube à l’autre imbécile où on est, là où ça se croise quoi, et il peut même voir à quelle hauteur on se trouve. Lui aussi nous dit où il se trouve, on regarde, et c’est le panard : on est plus haut qu’eux, ils descendent… Ah, maintenant, ils montent. T’as vu comme c’est raide ? Ils doivent en chier…

La théorie, c’est passionnant, c’est vrai, mais ce n’est pas tout : il faut pratiquer. Notre Capitaine-Instructeur est excédé : il doit nous enseigner l’embuscade de nuit et par trois fois nous en a touché un mot ; mais maintenant il faudrait qu’il nous la montre vite, sinon elle va perdre son charme. La nuit, on en fait de vraies avec la Compagnie, alors la sienne, on n’y croit presque plus ; même s’il nous garantit qu’il détient l’original. Notre Capitaine-Instructeur enrage.

Vous le croyez à bout, déprimé et un matin vous voyez fleurir un sourire qui frémit sur sa jolie bouille et ses yeux qui pétillent. Ah, ça va mieux ! Qu’a-t-il trouvé encore ? Il nous l’explique : en gros, c’est une pratique de la théorie, une exploration du sens, pourquoi c’est comme ça, la nuit qui porte conseil, tous ces chats qui sont gris, et pourquoi pas nous ? Soit. Ces évidences nous touchent, nous émeuvent, nous ne résistons pas longtemps et approuvons : la nuit reste le meilleur moment pour s’embusquer. Encouragé, il pousse son avantage et ose une incursion pour nous arracher un aveu par surprise : l’embuscade de nuit est le meilleur moyen de riposter à un ennemi invisible le jour mais qui grouille la nuit. Nous sommes de tout cœur avec lui, adhérons, sommes enthousiastes pour anéantir ces ombres, cruels même ! Ils vont voir… Nous échangeons des regards éperdus et patriotiques sur l’imminente nécessité d’un long repos pour notre Capitaine-Instructeur dont les esprits semblent avoir été touchés par ce stage, tout au moins un coca ou un petit café pour qu’il reprenne un tant soit peu de dignité. Mais il laisse le calme revenir et nous regarde serein, déjà empreint de la modestie que confère l’atteinte prochaine du but :

– Messieurs ! Ce n’est pas la peine d’espérer plus longtemps que la Compagnie nous laisse une nuit ou deux pour nous exercer à l’embuscade. D’ailleurs, ce Peloton va bientôt se terminer…

Il renonce ! Ouf ! Ouf ! Le soulagement nous envahit, nous déborde, nous noie.

– Aussi, devant ces difficultés, j’ai trouvé un moyen simple pour faire nos embuscades de nuit sur le terrain en plein jour…

– Tu as entendu parler d’une éclipse, toi? On va aller au Pôle Nord, peut-être? …

Et il sort des tiroirs de son bureau des pelotes emmêlées qu’il pose devant lui. Il extrait délicatement un composant qu’il élève devant son visage puis le développe et s’en entoure la tête, ajuste un élastique et deux verres noirs protégés par des œillères métalliques. Fantomas nous fixe, nous sidère, et la surprise nous terrasse. Mais, goguenard, il se démasque et nous invite à partager son émoi. Vite, nous nous distribuons les lunettes de soudeur à doubles verres fumés. C’est très efficace : l’obscurité est complète. On n’y voit rien, mais on continue à entendre notre Capitaine-Instructeur : on pourra se repérer à la voix… Quoique, la voix, en embuscade… Et les aveugles, comment ils font, les aveugles ? Tu en as vu beaucoup des aveugles en embuscade ?

Mais, depuis le temps qu’on attend, on n’a pas une seconde à perdre, nous voulons y aller tout de suite et notre Capitaine-Instructeur nous ordonne de prendre nos armes.

Les éléments d’un groupe encombrent l’entrée de l’armurerie cependant qu’une débandade d’autres sujets verts va se ranger en trois colonnes devant la sortie.

Au-delà de la majestueuse ombre des pins, le soleil inonde tout. A part quelques caillasses légèrement saillantes sur le large chemin bordé de chaque côté par l’herbe demi-haute des fossés, la poussière d’ocre clair entassé absorbe toute la lumière et la renvoie dans une coulée plate, unie. C’est vraiment un temps idéal pour expérimenter notre artifice. Jusqu’à présent, tous les efforts se sont tendus pour prolonger le jour, mais, contre toute attente, nous allons créer de la nuit. Dans cette échancrure du monde, à l’orée d’un univers régi par des lois immuables, nous allons faire retourner la lumière d’où elle vient.

Dans les trois files où l’impatience gronde, nous rongeons notre frein. Le Capitaine-Instructeur se masque, gros hibou, et nous invite à faire comme lui. Nos yeux sont maintenant noyés dans deux blocs d’ombre étanche. Gros Hibou nous les plombe d’une interdiction formelle :

– Le premier que j’attrape à regarder ailleurs qu’à travers ses lunettes…

Comment veut-il qu’on regarde ailleurs ? Dans ce noir absolu…

Chacun espère que l’autre distingue quelque chose et s’attache, se solidarise à sa présence. J’attends beaucoup de la lumière crue où on va baigner tout de suite en sortant, cette lumière éblouissante que j’ai vue et dont je me souviens.

– On n’a pas eu le chien ni la canne…

– Silence !

– T’y vois quelque chose, toi ?

– Faut pas s’en faire, c’est tout droit…

– On sait plus où on est, c’est chouette !

– Il est complètement niqué, ce mec ! Ils les vérifient de temps en temps ?

– En avant, et en silence ! N’oubliez pas que c’est la nuit !

Ce coup-ci, nous sommes vraiment des soldats inconnus, en plein incognito. Je défie n’importe qui de nous reconnaître. Qui en aurait l’idée, d’ailleurs ?

Instinctivement, je lève un peu la tête, puis la baisse ou la mets sur le côté, comme je me souviens l’avoir vu faire par les aveugles. Aucune image ne traverse les verres noirs, aucune vision ne perce l’écran. J’échoue contre le dos de mon prédécesseur et le contrarie dans ses recherches, des saccades qu’il expérimente pour éviter de trébucher ; j’y adhère un moment malgré ses grognements et bien qu’il se secoue égoïstement. Une main happe ma manche, je m’en dégage violemment. Des armes s’entrechoquent, des cris fusent, étouffés, puis des bras et des jambes pénétrant dans les corps qui se chevauchent et s’enchevêtrent, s’enlisent dans le tas mou. Une chaude consistance nous accueille dans l’ordre où nous nous présentons et nous noie dans une ambiance fœtale, rieuse. L’interdiction nous autorise à attendre dans la position où s’est achevé notre mouvement.

– On est quelle nuit, aujourd’hui ?

Dans le choc, une binocle s’est installée sur mon sourcil droit, dégageant un œil qui s’effare en voyant le désordre de la troupe. Trois aveugles errent dans la lumière à l’avant, les autres corps se sont emmêlés pour la nuit. De l’autre côté du petit fossé, un arbre a arrêté la progression de Gros Hibou maintenant à genoux. Je réajuste la nuit noire sur l’œil voyeur et m’enfonce dans la communauté verte. Des cliquetis, deux ou trois rires et quelques mouvements émanent encore de la grosse chrysalide qui va s’endormir, mais des ordres jaillissent de l’ombre.

– Enlevez les lunettes ! Debout ! En rang ! Allez, ça suffit !

– Ah, non ! Pas maintenant…

– Juste encore un peu… Faut qu’on s’habitue !

– Enlevez les lunettes, je vous dis ! Revenez, là-bas!

Un papillon baille, s’étire, frémit de sa nouvelle existence et sourit à la vie. Tout est beau. Des lunettes sur le front, le Capitaine-Instructeur ressemble à Rommel. Du plus humble de ses sourires, il nous racole et tâche de calmer l’enthousiasme qui nous enflamme encore. Il cherche notre complicité.

– On essayera des modèles moins noirs. Là, ce n’est pas possible. Allez, soyez raisonnables ! Je vous le promets…

L’ordre se rétablit peu à peu dans les rangs et les esprits, et nous quittons le soleil éblouissant pour rentrer dans l’ombre des pins parasols. Une ivresse allège nos pas, puis lentement notre joie s’estompe et de la nostalgie s’installe dans nos regards : jamais, jamais plus, nous ne vivrons un moment pareil.

Une activité intense nous moud de jour et de nuit ; théorique ou pratique, elle ne cesse de nous transformer à notre insu et insidieusement. Des traces d’autorité apparaissent sur certains visages, dans les démarches, dans des accents devenus cassants. Des airs entendus s’échangent. Je tâche de dédramatiser en rappelant nos plaisanteries du début, mais on me rembarre durement : arrête tes conneries ! Ce n’est pas le moment, il va y avoir la visite du Colonel… Vous êtes cons ou quoi, les gars ? Avec sardine ou sans, un trou c’est un trou, et dans la boîte en bois on est tout seul, pour toujours !

Rien n’y fait. Les soldats de plomb de notre enfance remontent à la surface et rouvrent les robinets dans le train qui dévale la montagne pour sauter par-dessus l’oued en crue ; les courbes de niveau se succèdent et montent dans les cieux comme des ronds de fumée ; les Indiens se sont réfugiés dans la grotte et ils n’en ressortiront que larmoyants ou en feu ; les deux équipes sous nos ordres progressent à intervalles réguliers et couvrent un fuseau horaire…

– Quelles équipes ?

– Tes deux équipes, à toi.

Tu n’es plus seul, t’es plusieurs maintenant ; faut pas qu’ils aient faim ni froid, ni fatigués, et surtout pas qu’ils meurent : tu te mets devant et t’arrêtes les balles avec les mains, puis tu sautes en morceaux sur la mine ; eux n’ont rien et sourient à la vie; grâce à toi et à ton invincible savoir, ils sont devenus immortels et, reconnaissants, t’adorent. Avec cette drogue qu’on t’inocule doucement en permanence, tu deviens paternel et modeste, mais intraitable sur la marche à suivre : comme ça, ça va ! Sinon, ça va chier des bulles! Je vais vous montrer, moi, non mais des fois ! A utiliser le moins possible car cela s’use vite. Mais non ! Il faut qu’ils te craignent ! T’es pas louf ? Je serai copain avec, moi… Il est pas dingue, celui-là ? Copain ! Ils te montent dessus et te plantent le drapeau pirate dans la tête ! Faut les mater d’office.

La seule idée de commander, d’ordonner, ce règne bientôt en vue fait des ravages durables. Aucun alcool ne peut se comparer à celui qui circule dans nos veines maintenant. Ce pouvoir virtuel dont nous sommes investis élève nos âmes. Je porte la mienne comme un ballon rouge, au-dessus de ma tête, à droite, et tâche de garder les pieds sur terre. D’autres prennent de drôles d’airs, marchent par paires, doctes, et quand ils s’arrêtent, ressemblent à des statues.

Nous sommes tous réunis pour connaître le résultat des courses, enfin l’ordre d’arrivée, car on nous a prévenus : on a tous gagné. C’est une honte ! – dis-je tout fort, on ne peut pas nommer les incapables : c’est du sabotage ! Je me déclare totalement inapte au commandement, et ça se saura ! Mais ils ont pris les devants et claironnent mon nom en quatrième position. Pourquoi pas premier ? C’est un scandale ! J’ai rendu mes feuilles blanches, j’ai rien compris. La prochaine fois, je passe à l’ennemi.

Je marmonne encore dans le véhicule qui me ramène dans ma compagnie. Mon arrivée immobilise les silhouettes vertes et les rassemble pour l’accueil de la brebis devenue bouc : Qu’il est beau ! L’est tout neuf ! Ca va commander maintenant, madame ! L’est fier qu’il en peut plus! Si on aurait cru…

– Allez, vos gueules ! Ou j’vous fous huit jours, moi !

– C’est le Capitaine qui va être content, tu lui manquais.

– Mais, mon Capitaine, ce n’est pas possible, je n’ai même pas été Caporal, je ne peux pas être Maréchal des Logis d’un coup, ça va me faire sauter les plombs… Vous ne vous rendez pas compte, un vaniteux comme moi… Et les autres, ils ne vont pas supporter le changement, ils vont me rire au nez et nous allons être ridicules, vous et moi. Il vaudrait mieux remettre ça à plus tard, quand ils se seront calmés.

– Tenez, vous avez la succession de tous vos galons dans la pochette. Vous n’aurez qu’à les poser en dégradé : ça fera russe. Par ailleurs, vous allez sur un nouveau piton très haut, très beau. Allez, du balai !

Dès le lendemain matin, un half-track m’extrait de ces lieux presque civilisés et pour débuter, il entame une montagne, en bas, sur le côté. Le chauffeur et son aide-graisseur sont tout noirs de cambouis. L’auto-chenille vibre et vrombit de son moteur gigantesque, fauve métallique que les dix vitesses de la grosse boîte suffisent tout juste à maîtriser. Les sept tonnes de ferraille verte arrachent la caillasse et le roc de la piste avec fureur. L’aspérité tremble devant sa puissance, dominée par ce monstre qui se joue de la pesanteur et se moque de l’immensité. Ses rires diaboliques l’annoncent loin devant. Aux commandes de ses entrailles, les deux diablotins gèrent tout ce fracas avec autorité‚ pour déraper, glisser, grimper impétueusement l’escarpement ou descendre le tombeau ouvert, l’œil féroce dans le visage implacable.

Toute cette majesté écrase ma modestie qui gît et tremble au fond de ma viande délabrée. Je me suis crispé aux alentours d’un virage très raviné sur le bord, à la fin d’un dérapage saccadé, peu homologué en apparence. Le sourire froid du chauffeur se détache de mon âme vibrant encore le danger dépassé, puis s’estompe, noyé dans l’avalanche de son attention qui dévale déjà une autre pente. Dans son visage impassible, seule la pupille reste dilatée par la terreur. La maîtrise du diablotin ne suffit pas pour gruger l’intérieur qui voit les précipices, imagine les chutes, broie chair et os. A côté, l’effroi s’est emparé du graisseur et le terrasse. Des stigmates d’horreur rident de stries jaunâtres tout son visage et déforment sa face. L’œil glauque simule la mort.

L’aridité du caillou amortit mal notre agressivité‚ et nous râpons sans ménagement les crêtes saillant du fondement de la route parmi les fondrières et les ornières. Le bruit que nous laissons derrière nous achève d’abasourdir le minéral surpris. Moi-même, je fais mal le tri entre poussière, bruits, rocs et pentes ; je suis devenu l’observateur neutre des phénomènes qui traversent ma chair honteuse. Secoué au centre des plaques de métal qui m’entourent, agrippé aux dossiers des sièges, cherchant malgré tout un peu de certitude sur les visages des envoyés de l’enfer, je vois plusieurs fois ma mort en face mais elle ne me reconnaît pas.

Nous avons contourné de tous côtés ce massif ardu qui reste méconnaissable. Sur l’autre versant en face, de l’autre côté du précipice que nous longeons, dans le trou d’une grotte, un aigle nous regarde étrangement. Ben, quoi ! T’as jamais vu un half-track ? Nous non plus, des aigles, on n’en voit jamais !

– Mais c’est haut ici ! C’est habité quand même?

– On vient de quitter Aït-Khrelfet sur la gauche, et les toits que tu vois en face tout le long de la crête, c’est Tahanouts lui-même. Ton piton, il est sur la crête d’avant, à droite. On y arrive.

L’école est une grande baraque en fer peinte en jaune avec porte et fenêtres, posée sur un vrai socle en béton à l’angle de l’esplanade qui agrandit le virage ; juste après, sur la droite, un cube tout blanc a roulé dans la poussière et s’est arrêté : c’est le café maure. Il est déjà agrémenté de clients en djellaba assis à même le sol devant un damier ou des dominos, les petites tasses de café et les verres de thé à côté.

La piste creuse encore la roche mêlée de terre rouge, monte, dépasse un hérisson de barbelés ouvert et notre dinosaure s’arrête sur l’aire de manœuvre véhiculaire, puis éteint ses feux. Le calme et l’harmonie s’abattent sur nous.

La porte de la grande baraque en tôle s’ouvre et laisse échapper un à un des hommes verts qui restent groupés et nous opposent un étonnement distant. Mais le Sous-Lieutenant déboule du sommet avec, à ses côtés, un chien-loup fauve mais complètement parallèle. Il est beau, énergique et convivial.

– Ah ! C’est vous ! Bonjour. Voilà, les gars, c’est notre nouveau Mar’gis : il va remplacer les deux usés qui foutent le camp bientôt. Bon, vous lui montrerez sa piaule et tout et tout…

Puis à moi, les yeux dans les yeux :

– On se voit tout à l’heure ? Quand vous serez installé…

Et aux diables :

– Ah ! vous repartez déjà… ? Mais vous ne vous lavez donc jamais ?

L’half-track a lancé son moteur d’avion et, presque sur place, il vire sur ses chenilles, s’engouffre dans la descente, me laissant tremblé, entouré des visiteurs qui auscultent la relique.

– Salut ! Je suis Le Net. Tu loges avec moi. Il y a Leroux avec nous, mais il en est à trente trois mois. Son départ est imminent : ici, il n’y a que les corbeaux qui s’éloignent un peu de temps en temps, mais ils reviennent. Leroux, il est sympa, tu verras, juste un peu fou par moment : il a peur d’avoir été oublié. Ici, on se prend tous pour Robinson. Il y a cinq harkis avec deux mules pour l’eau et les corvées. Les autres, c’est tous des Bretons. Moi aussi, je suis breton. On est vingt cinq en tout.

– Comment ça se fait qu’il y ait autant de Bretons? La Bretagne, c’est plat, non?

– Voilà, c’est là.

Il me montre un trou carré pris à la montagne. Les murs grossiers sont blanchis à la chaux et la terre sauvagement battue.

– Oh… Il y a un poêle !

– Ben, heureusement ! L’hiver, ça caille ici.

– Et comme éclairage ?

Le Net évite mon regard et montre d’un signe de tête les étagères au-dessus de la tête de nos lits :

– Il y a les lampes à huile… Ca marche.

On dirait qu’il vit forcément. Pourtant, trois lits en fer, un toit, c’est le bonheur…

A quelque endroit qu’on s’adresse à lui, le paysage répond immensément. Différents décors se superposent pour figurer un panorama de montagne qui fait plus vrai que nature. La profondeur est très bien imitée, avec un peu de brume par endroit, le fond gris-bleu et les côtés qui se perdent dans le blanc. Il ne manque aucun détail. Au loin, des petits moustiques tournent sans cesse, piquent et remontent : ce sont les avions qui appuient la Troupe. C’est incroyablement combatif. Finalement, ils sont arrivés à se rencontrer et ne se lâchent plus. A un contre mille, il y aura bien une décision pour les statistiques, l’Histoire ou la loi du nombre, mais, en attendant, l’Idéal anime tragiquement les belligérants dans la mitraille, les explosions diverses, la violence en biais de l’embuscade et s’il le faut, le corps à corps. Mais cet acharnement à s’exterminer se heurte souvent à la dissémination de l’ennemi, sa longue absence quelques fois. Ces ennemis ne sont pas assez nombreux !

– Mais, qu’est-ce qu’on en à foutre de ce pays ! Il y a des bourricots chez toi, Le Guénec ?

– Combien de fois faut les faire, ces montagnes ? Heureusement qu’on n’a pas de compteur !

– Le Trouédec, c’est plat chez toi ? Quand tu vas rentrer, tu vas croire que ça descend ; tu pourras plus marcher tranquillement : faudra qu’tu coures !

– Mon Lieutenant, il y a Leroux qui refuse d’aller en opération : il dit qu’il veut rentrer en France vivant.

– Vivant ? Tiens, quelle idée ! Et quoi encore ? Il n’a pas d’assurance vie, Leroux ? Il a quel âge, déjà…?

Le Sous-Lieutenant m’accompagne pour dégager Leroux qui s’est enlisé dans la métaphysique :

– Allez, mon vieux ! On est tous dans le même bateau et c’est peut-être la dernière fois que vous sortez, alors autant en profiter: une fois chez vous, vous n’en aurez plus l’occasion…

– Je suis malade ! Couché ! Invalide ! Je me porte malade !

– A qui ? Vous vous croyez dans une caserne ? Vous savez bien que les mutins sont abattus sur place…

– Eh, bien ! Abattez-moi ! Vous aurez mon cadavre sur la conscience… Moi, je ne bouge pas : faudra qu’on me porte ! A la fin, au bout de trente trois mois, vous y êtes arrivés : je suis devenu fou…

– C’est banal : nous sommes tous fous.

– C’est vrai qu’à ce stade-là, ça devient litigieux. Tu vois pas qu’il meure, après trente trois mois… Pourquoi ? Quelle différence y-a-t-il avec les bleus qui sont arrivés la semaine dernière ? Dix huit qui se sont fait flinguer… Ils avaient cinq mois d’Armée à tout casser… C’était tous des jeunots. Alors, tu vois…

Je suis allé en mission à Alger. Dans le convoi, il y avait au moins vingt camions remplis chacun de dix ou douze cercueils pleins. Quand on est arrivé, on est allé sur un quai du Port et on s’est arrêté devant un hangar immense. On a descendu les cercueils et on les a empilés à l’intérieur. Sous les tôles, la chaleur incroyable, la lumière diffuse et une odeur douceâtre se mêlait pour nimber le tout dans la crème blanche et légère d’un dernier linceul. Quelques longues caisses étaient fendues:

– Tu vois pas qu’il y ait une main qui dépasse…

– Ou un qui se lève…

– C’est la chaleur qui fait c’t’odeur ?

– S’ils sont là depuis trois mois…

– Pour ce que ça change ! Maintenant, ils ont tout le temps.

– Tu te rends compte… Tous ces gus !

On est repartis à vide, mais, sans blaguer, avec tous ces morts, on se sentait tout nu, un peu comme si on était responsables d’être vivants.

Une autre fois, je suis resté tout un mois à la Garde du Général, à Tizi-Ouzou, et ce qui se passait, on pouvait le voir depuis la guérite devant l’entrée de l’Hôpital. Là, on avait le résultat des courses en permanence : ça arrivait de tous les côtés, en ambulance, en camion, en quatre-quatre ou en hélicoptère. Tout était urgent, les mecs avec des pansements gros comme ça, les sirènes qui hurlaient le jour et la nuit, comme pour dire : j’ai mal, vite, mais vite ! Il me manque un bras, j’ai le cerveau qui fuit, vite, mais vite !

A force d’urgence et devant la gravité des blessures, on sature, on s’insensibilise pour échapper à l’horreur. Mais, que tu le veuilles ou non, ça t’attaque personnellement ; alors tu te totémises zen, tu te dis que c’est pas toi ce bonhomme bandé partout qui dépasse du camion et se tient à la ridelle parce que ça saute quand ça va vite ces engins, même pour un blessé, parce que ça ne peut pas attendre, ça urge, ça saute. Tu as beau te barricader, essayer de tout colmater, ça rentre quand même. Passés quinze jours, c’est Verdun dans ta tête. Au bout d’un mois de ce trafic, alors que tu n’en connais aucun de ces mecs, que ce sont tous des soldats inconnus, tu es concerné au plus profond de ton humanité. Et, au bout du compte, quand tu repars, tu as changé: insalubre pour un moment, conscient que la guerre ça existe et que c’est grave, tu as pris un coup de vieux.

Leroux est quand même venu avec nous. Il a vachement gueulé, le Sous-Lieutenant aussi mais moins fort :

– Vous n’avez qu’à me tuer tout de suite ! Après trente trois mois, c’est du pareil au même…

– Vous préférez faire un peu de rab, Leroux ? Alors, dégagez, sinon j’envoie un message radio pour qu’ils vous prolongent de deux ou trois mois pour insubordination : vous serez le plus vieil appelé du Contingent.

– C’est du chantage ! Je m’en fous : vous aurez ma mort sur la conscience…

– Te casse pas, Leroux, tu mourras pas. On fera le dernier carré autour de toi. Toi, t’auras rien, tu rentreras à la maison tout rose. Et puis, tu te rends pas compte le cuir que t’as, à force ? T’es indestructible ! Mais t’as raison : ça serait con.

On a arpenté le monde de tout près.

– Figue trois, figue trois, de raisin deux, me recevez-vous ? Parlez !

– Raisin deux, raisin deux, ici citron un, je vous reçois quatre sur cinq, clair, parlez.

– Qui c’est, citron ? Connais pas : c’est peut-être l’ennemi ? Figue trois, figue trois, de raisin deux, me recevez-vous ? Parlez! Quelle merde, ces bidules ! Faut naviguer à vue : le premier qui voit un gus de l’autre côté lui fait signe pour lui demander s’il est pas sourdingue …

Après plusieurs dizaines d’heures de progression naturelle, c’est à dire à pinces, sans vélo, exclusivement en pataugas, en éventail, en tirailleur, en file indienne, par bonds pour les petits oueds ou en cabrioles inaugurées pour les circonstances imprévues, en dépit des fatigues accumulées, de la faim, de la soif, du sommeil et du froid, malgré des difficultés insurmontables mais toujours vaincues, nous réapparaissons dans le jour tremblant en sortant de la nuit toute proche.

Le crachouillis que nous sentions et que maintenant nous pouvons voir nimbe les alentours ; il est issu des nues serrées où nous sommes enfin parvenus, tout là-haut sur la ligne de crête, là où chemine un sentier qui sépare le maquis clairsemé. En bas, en haut ou en travers, ces sentiers, il y en a partout. Des pas têtus les installent, et la menée au pré, la visite au Marabout, le petit noir au café du coin ou les allées-venues suffisent à l’entretien de ce bout de la gigantesque toile d’araignée qui enserre le monde dans son filet.

Je rallume ma cigarette pour la troisième fois. Humide, elle supplée un peu au café crème, mais le matin à jeun, même s’il n’y a rien d’autre, c’est dégueulasse. On a passé une partie de la nuit à marcher comme des morts-vivants, à moitié endormis, avec juste les quinquets ouverts pour ne pas sombrer dans le vide noir de la montagne, bien persuadés que l’autre devant est réveillé, manquerait plus qu’ça ! Si tout le monde dormait…

– Ah ! T’as rêvé, cette nuit …

– Quelle nuit, t’es pas con ? On a marché tout le temps…

– Ah, je t’assure ! Même à un moment tu disais : plus près, plus près… J’croyais qu’tu rêvais qu’t’étais en bateau ou avec une nénette…

– T’es louf ! T’as des visions auditives !

La progression a cessé. Le vent léger traverse alors nos treillis et emmène avec lui le peu de chaleur qu’ils contenaient encore, nous laissant nus et crus, tragiques mais beaux. Mais ! Qu’ont-ils à s’arrêter encore?

Tiens ! Qu’est-ce que c’est que ça ? En travers d’un arbuste du bosquet à ma droite, un objet oblong, symétrique et homogène, gît par soixante centimètres de hauteur. Peint en gris, cela fait presqu’un demi-mètre de long et ça m’a tout l’air d’une grenade à fusil, mais d’un modèle inconnu. Elle s’est échouée au milieu de ces tiges légères qui la portent, lui font un berceau, et l’ont empêchée de percuter le sol et de disparaître dans une explosion anonyme. Cependant que ma prudence s’interroge, ma hardiesse se précipite, et je retire délicatement cette prise de guerre. Quelle facture! Quelle sobriété ! ces chiffres en noirs sur ce gris mat…

– Faites passer : on a trouvé une patate à fusil d’un genre inconnu, peut-être un engin secret…

Le Sous-Lieutenant arrive flanqué du gros Leroux qui marche la tête en avant, pas blasé pour deux ronds. Je tends précautionneusement l’objet à mon supérieur qui le reçoit et l’examine, puis qui éclate de rire :

– Un engin secret ? Laissez-moi rire ! C’est une grenade fumigène, un simple fumigène. Regardez…

Et dans un geste dérisoire, il balance la patate vers le centre du cercle que nos six pieds délimitent par terre. La grenade se précipite la tête la première vers son terme, ce sol auquel on l’avait destinée au départ.

Compact, le choc de l’explosion m’emporte en l’air dans un immense fracas et mon cou résiste à la jugulaire de mon casque qui veut m’arracher la tête. Je retombe sur le cul, abasourdi, complètement vibré. On n’y voit que du blanc : je suis dans un épais nuage qui ferait penser au Paradis si ce n’étaient ces petites flammes autour de mes yeux qui font aussi songer à l’Enfer. Des deux mains je tape les flammes incroyables sur mon visage et qui rongent ma chair, activant ma terreur et mes battements. A travers la fumée soufrée qui commence à se disperser par endroit j’aperçois d’autres tapeurs qui frappent des hommes à terre.

On a jeté un tissu, une couverture rêche sur ma tête et on tente de m’étouffer avec cependant que je suis claqué de tous côtés. Seigneur ! Où suis-je ? Je me débats des pieds et des mains avec rage : mourir pour mourir… C’est quand même drôle qu’il faille encore se battre dans l’autre monde… Mais alors, on meurt combien de fois ?

J’entends des voix :

– Mais, arrête ! T’es con, ou quoi ?

– Tu m’as cassé le nez !

On dégage ma tête et je vois mes copains. On y est tous passés ?

– Tu étais en train de flamber !

Je reviens au départ, au point d’impact. Leroux et le Lieut n’ont plus de cils ni de sourcils et des taches parsèment leur visage. Encore surpris, Leroux regarde le dos de ses mains et les montre au Sous-Lieutenant : ce sont deux larges plaies roses et grises. Moi-même, je peux voir la marque ronde d’une brûlure à mon poignet gauche. Les autres autour nous examinent et font des grimaces.

La fièvre a baigné ces quinze premiers jours de réparation. Leroux succombe sous les témoignages de sympathie. On en veut que pour lui. Moi, c’est tout juste si on me regarde, et encore à peine et de côté. On dirait que je gêne, que je profite de la noblesse et de l’injustice de ses souffrances. Pourtant, quarante degrés, c’est quarante degrés! Il faudrait peut-être que je me cache ? Régulièrement, le Lieutenant vient voir Leroux qui reste inconsolable. Après, à chaque fois, c’est moi qui prend tout :

– Ca repousse tous les combien les cils et les sourcils ?

– Ca dépend : en Egypte, ils ont trouvé des graines vieilles de quatre mille ans. Ils les ont plantées, elles ont germé et elles ont poussé. Mais là, je ne sais pas : tout a disparu…

– Et je vais rentrer chez moi comment, maintenant ?

-Estimons-nous heureux ! C’était une grenade incendiaire ! On avait du phosphore partout… Si on n’avait pas été mouillé, à l’heure actuelle, on devrait être comme des merguez. Alors, estimons-nous heureux !

– T’es pas heureux, toi : t’es con ! C’est pas la même chose…

– Tu ressembles à un albinos noir… C’est plutôt rare. Chez toi, au début, ils vont croire qu’t’es maquillé.

Pas moyen de le détendre.

Têtue, la chair se répare en rose vif, tout neuf, et quand les plaies sont importantes les cicatrices se boursouflent. Les poils repoussent, mais en tout petit, et pas partout.

De toute façon, on n’a pas le temps d’attendre, il faut repartir : à la guerre comme ailleurs ce sont les impératifs qui commandent. Et là, j’ai vu la mort comme je vous vois, je l’ai vue.

Nous ratissons le fond presque plat d’une grande vallée, en tirailleur et en quinconce, bien comme il faut. C’est une stratégie normalement imparable, et il faudrait un déluge de feu pour que quelqu’un soit touché. S’ils avaient utilisé ces méthodes pendant la Guerre de Cent Ans on serait trois milliards en France maintenant, mais ils préféraient s’aligner au coude à coude sur des rangs imperméables et avancer les uns vers les autres en se tirant dessus jusqu’à ce qu’il n’y ait plus personne.

On ratisse, et tout à coup ça canarde par terre de tous côtés, comme au cinéma. En regardant à bâbord et à tribord, devant et derrière, on peut voir que la progression est stoppée net partout, chaque gars se bloquant là il est, momifié sur place par la stupéfaction. Est-ce la terreur ou la volonté de mourir debout ? Même le Capitaine paraît se trouver tout à coup dans une vitrine du Musée de l’Armée. C’est une mitrailleuse qui nous arrose depuis le fond. Nous nous couchons dans l’herbe folle, et, même si ça tire de loin, je n’ai jamais senti la terre si près. Puis nous progressons par bonds pour arriver à un long talus, un pli en travers de la pente qui va nous faire un rempart naturel. Même debout, il nous dépasse d’une tête, nous comble. Et maintenant, accroupi tous les cinq mètres, un futur mort vous salue.

– Il y en a un qui a passé la tête, il a reçu une balle dans l’œil, il est mort.

– Mais pourquoi dans l’œil ?

– J’sais pas, il est mort.

– Et, bien sûr, quand le Capitaine va commander l’assaut, il va falloir monter par-dessus ce truc et la mitrailleuse attend derrière : elle va nous faucher comme à l’exercice…

– Ta gueule ! Pourquoi on donnerait l’assaut ?

– C’est vrai ! On s’en tape de leur mitrailleuse…

Un petit rit nerveusement et ses copains lui mettent des baffes. A côté de moi, un gros pleure, il sanglote et crie indignement.

– Il parait qu’on doit donner l’assaut maintenant, sinon ils vont se tailler dans la nuit…

– Mais pourquoi ils se taillent pas tout de suite ? Il faut pas qu’ils attendent !

Ma Mère, mon Père, mes sœurs, ma fiancée, cette salope, qui ne m’a plus écrit depuis deux ans, et toutes ces années les plus belles de ma vie, ce n’est plus la peine que je pense à celles qui viennent, on ne sait pas vraiment s’il va y avoir l’assaut, en tout cas, si je réchappe égoïstement de ce tir destiné à tout le monde, je vous jure Mon Dieu à qui je ne parle jamais que… Que quoi ? Que… Je Vous serai reconnaissant à jamais et… C’est ça, oui, je ne me plaindrai plus de quoi que ce soit. C’est bien vrai, ça ? Tout ce qu’il y a de plus vrai…

– Bon ! On y va, oui? Sinon, on va mourir de peur, c’est pas mieux…

– Ta gueule ! Si jamais on monte à l’assaut, je t’abats en premier…

– Mais, il est fou celui-là…

– Tu veux une baffe ?

Dans le soleil finissant, un gros hélicoptère vert frappé de la croix rouge sur fond blanc pose deux roues sur la marche d’un terre-plein qui dépasse en haut du flanc de la vallée, laissant ses deux autres roues suspendues dans le vide. La mitrailleuse envoie quelques rafales sur lui.

– Les salauds ! Ils tirent sur la Croix Rouge… Mais, qu’est-ce qu’on attend pour monter à l’assaut ?

– On a le temps ! On n’est pas pressé… Ils nous attendent de l’autre côté…

– Ils vont nous abattre jusqu’au dernier pendant qu’on courra en zigzag devant eux !

– Et encore, s’ils sont assez près, on aura du pot ! Sinon, ils ne vont pas arrêter de nous massacrer… On va arriver dans quel état ?

– Méconnaissables ! Ils vont nous hacher…

– Tu vas la fermer, ta gueule ?

– Oh ! Si on ne peut pas rigoler deux minutes avant de clamser, moi, je me rends.

Des sifflements d’enfer juste au-dessus de nos têtes précèdent les obus qui tombent tout près et éclatent tour à tour avec fureur dans des claquements insupportables. Combien en ont-ils tirés ? Trente ?

Deux chasseurs se suivent au ralenti et on voit leurs canons sortir et rentrer, tac-tac-tac, tac-tac-tac, tac-tac-tac, puis, un peu plus loin, alors qu’ils sont hors de vue, blof, blof. Un nuage gris est monté vers le ciel tout bleu et la chaleur arrive avec une odeur d’essence. C’était tout près : les zincs ont balancé du napalm.

On n’entend plus rien, plus un bruit, et depuis un moment. On est entre la vie et la mort. Puis on nous dit : Allez !

Quand faut y aller… Rien ne doit plus subsister après ce déluge de fer et de feu avec ce bruit effroyable à moins de s’enterrer à cinq mètres, et encore, s’il y a quelque chose, ça sort les bras en l’air, complètement sonné, arrêtez les gars, la Convention de Genève, on n’achève pas les blessés, ce sont des hommes, tout de même, ils ont tiré sur l’hélico, ces salauds, j’espère qu’il n’en reste plus une miette.

Nous progressons au milieu d’une peur solide que nous écartons pour passer et entrons en plein dans le décor du drame dont nous n’avons perçu que les violents échos. Les arbres sont cassés et des éclats de métal sont fichés dans les troncs, l’odeur de la poudre sort encore des cratères et se mêle au souvenir du napalm qui noie tout. Presque à la lisière du bois, une grande tache sombre fait une drôle de clairière.

Au centre de la tache un groupe austère est agrippé autour de la mitrailleuse et forme une sculpture moderne tragique. Même calcinés, les corps montrent encore la position où la mort les a figés, dans ce tir continuel qui conditionnait leurs vies. Rien ne les aurait arrêtés…

– Enterrez-les sur place ! On récupère la mitrailleuse et ce qui reste de munitions. Amiral un, Amiral un, ici Amiral deux : mission terminée. On nettoie.

– On saura jamais la gueule qu’ils avaient, ces mecs…

– Ce sont des soldats inconnus.

Il fait un soleil d’enfer et assis à l’arrière du bahut ouvert sur le ciel, sur la piste en bas du panorama, je peux voir toutes ces montagnes que je quitte. Des fumées s’élèvent près ou loin, et on entend la mitraille et les explosions de combats plus proches. Ca se bat beaucoup plus qu’à mon arrivée, et, en ce moment, j’ai l’impression de sortir d’un théâtre dont on ne baissera jamais le rideau.

Des jours et des jours ont passé depuis ces événements et leurs souvenirs estompés n’apparaissent que rarement dans mes rêves. L’ombre du Soldat Inconnu, elle, est toujours là.

Kim Jong-Un vs Trump…

Dans le dilemme où nous a plongé le Dictateur Kim Jong-Un par son challenge avec Trump,  un peu d’humour n’est pas de trop pour considérer la situation, explosive s’il en est. Stanley Kubrick avait déjà exploité ce filon dans son film Le Docteur Folamour, fiction où les Présidents respectifs des Etats Unis d’Amérique et de l’Union des Républiques Socialistes Soviétiques s’entretenaient au téléphone rouge d’un sujet plus que brûlant: un bombardier lourd de L’US Airforce armé d’une bombe atomique se dirigeait droit devant sur Moscou. Pour échapper à tout contrôle radar, le monstre volait à très basse altitude en rasant les plaines d’Asie Centrale, ébouriffant au passage quelques hérons, réveillant des marmottes et autres chameaux qui n’en avait jamais tant vu. Le décompte en minutes étant amorcé, le brutal Président russe haussait le ton cependant que son homologue l’appelait par son prénom en lui demandant de reprendre son sang froid.

Là, c’est en vrai. Une fusée transcontinentale pouvant atteindre les Etats Unis tirée au dessus du Japon a mis Oncle Sam hors de lui, tant et tant que  son Ambassadrice est allée dare-dare se plaindre au Président de la Chine lui-même des inconvenances de son protégé du Pays des Matins Calmes.

Elle ne pouvait trouver meilleur interlocuteur. En effet, et il faut le rappeler, c’est en Chine, entre le 2ème siècle av. J-C et le 7ème siècle de notre ère selon les historiens que la poudre noire fut inventée. Au début, ils s’en servaient pour les feux d’artifice, fusées, tourniquets et divers bouquets dont ils sont toujours aussi friands. Une chose entraînant l’autre, ils l’utilisèrent ensuite pour balancer des projectiles autrement mieux qu’avec les arcs, les balistes et autres lances-pierres, les canons, les fusils et les pistolets tuant mieux à distance.

Dès que l’Ambassadrice lui a fait ses doléances, le Président Xi Jinping prétextant de constants accidents lors des grandes fêtes traditionnelles a décrété une interdiction totale de la poudre noire sur tout le territoire chinois.

Ces gens-là ne manquent pas d’humour

 

Kim par-ci, Kim par-là…

A l’époque, avant la séance cinématographique et à l’entracte, les ouvreuses proposaient des esquimaux glacés au public, accompagnées à l’écran par des annonces publicitaires chantées dont le refrain  » Kim par-ci, Kim par-là, Kim arrive, Kim est là  » promettait la réjouissance.

Le Kim dont je parle. le premier Président de la Corée du Nord, Kim Jong Un, semble lui aussi prendre beaucoup de plaisir dans l’exercice de ses fonctions et se montre souvent hilare, surtout quand il examine une charge atomique ou pendant le défilé des fusées porteuses précédant des milliers de soldats au pas de l’oie. Sa joie est visible et quand il lance un de ses pétards par dessus le Japon, elle va jusqu’aux contorsions d’un fou rire qui le déborde. Déjà, nous avions vu à la mort de son père, la foule et les dignitaires avec,  tordus par le désespoir et les larmes de cette perte irréparable. Décidément, sous ces climats, les émotions sont décuplées.

Toute la force atomique en alerte sous la mer, sur terre, en l’air et sur mer, avec ses sous-marins, ses radars, ses bombardiers et ses porte-avions ne parviennent pas à l’impressionner, bien au contraire, ça l’excite.

Cela me rappelle avec tendresse ma mère et son martinet, engin d’autrefois capable d’inspirer la crainte aux enfants les plus turbulents. Quand nous avions fini de couper une à une ses lanières de cuir, il ne lui restait plus qu’un moignon, un bâton dont elle n’aurait jamais pu se servir sans en ressentir elle-même la blessure.

 

 

 

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